opinion lectorat annick grégoire

Annick Grégoire est actuellement infirmière au Centre de Santé des femmes de la Mauricie. Elle a également travaillé dans différents milieux de soins, tel que les CHSLD et en santé mentale. 

Me voilà dans la répétition des gestes.
La banalité de mon quotidien devant ton vécu unique, important, marquant.
Me voilà au cœur de nos cicatrices collectives.
Car elle vient de là, la douleur.
Que ce qui peut devenir pour moi routinier,
est un moment important de ton histoire.
Elle vient de là, la douleur.
D’être entouré.e mais seul.e si cette souffrance ne peut être partagée.

Je dis banale pour parler de la répétition mais ce que je veux surtout nommer, c’est que je guéris un peu plus avec toi chaque jour. Au cœur de mon travail, je suis dans un échange soignant et par toute la présence que ça m’impose, par tout ce processus de guérison, j’apprends mes propres douleurs, mes zones d’ombres, mes trahisons. Je rencontre plusieurs personnes par jour. Combien de personnes ai-je soigné jusqu’à maintenant? Par combien d’entre vous ai-je été soignée?

Ma blessure provient d’une enfance néolibéralisée qui pour assurer son progrès me coupe de connexions profondes. Une vie d’algorithmes hypersophistiqués pour me divertir et m’empêcher de ressentir ces liens qui s’amenuisent, nous laissant épuisé.e.s. Ma guérison est de rester présente devant la souffrance. La mienne, la tienne. De ne pas chercher à fuir par en dedans, apprendre à ne pas fuir par en avant, de pouvoir être présente et nous accueillir, nous accompagner. De sentir quand je suis déconnectée. De me brancher à ton regard pour arrêter la course et te faire sentir, nous faire sentir, que dans ce moment de grande vulnérabilité, il y a quelqu’un.e qui est là devant toi pour te recevoir. Pour un instant, tu n’es plus seul.e, ta souffrance est partagée. Elle est collective et par le tissu social, elle sera prise en charge pour t’alléger.

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C’est pour ça que je ne peux pas travailler tous les jours de la semaine, parce que c’est exigeant, guérir, soigner en étant soignée. Ça demande de l’espace pour écouter les échos révélés par ton histoire dans mon histoire, mes meurtrissures, mes pots cassés. Ça demande de l’espace pour me consoler, parce que oui le soir parfois, je pleure ta perte en pleurant les miennes. C’est exigeant mais c’est de cette façon que je choisis de faire un travail de relation de soins parce que guérir ça prend toute une vie, comme m’a dit l’autre jour ma collègue Lucie.

Je me méfie de ce système de santé qui nous entraîne à être sur le pilote automatique et qui nous coupe de ce lien entre moi et moi avant d’être ce lien que je peux tisser entre toi et moi. Cette société qui nous pousse par en avant avant même d’avoir vraiment eu le temps d’arriver, d’être ici. Moi devant toi. Nos regards qui s’attardent et toi qui me demande avec tes yeux « Est-ce que je peux te faire confiance? » Et moi qui te réponds avec mes yeux « Je te vois et je m’arrête pour t’offrir mon attention et ma bienveillance ».

Je me méfie de la vitesse, car à vouloir soigner trop vite, on blesse. On peut bien trouver que notre système de santé est surchargé, tous nos êtres en souffrance le sont, alors le bobo s’agrandit faute d’avoir pu s’exprimer et pis ça crie de plus en plus fort. Devant toi, j’apprends ce qui crie en moi, devant moi, tu apprends à nommer tes vulnérabilités. À te sentir légitime de prendre le temps de me parler. Prendre le temps pour qu’il s’arrête un instant, pour qu’on soit ensemble, interconnecté.e.s, pour que ce soin soit véritablement un échange soignant.

Je sais que ce n’est rien de nouveau. Que c’est peut-être même devenu banal à force d’avoir été répété. Me voilà dans la répétition des mots. Et ce n’est pas pour rien que ça revient. Car ce qui nous apparaît moindre, évident, est justement ce qui a le plus besoin d’être entendu. Dans la routine de notre quotidien, je veux rester à l’affût de ce qui peut devenir invisible à force d’être trop vu, trop entendu. Je veux honorer par mon attention et ma présence notre riche banalité.

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