Alex Dorval – Société – novembre 2021  Coup sur coup, la pandémie et la crise du logement auront contribué à divers niveaux à une hausse marquée de l’itinérance à Trois-Rivières. À cette double crise s’est ajoutée la pénurie de main d’œuvre qui vient limiter grandement les travailleurs de rue dans leur capacité à répondre à l’augmentation du phénomène.

« L’impact de cette crise du logement est réel en Mauricie-Centre du Québec, et particulièrement à Trois-Rivières » – Karine Dahan, Centre le havre

Les demandes pour des services d’hébergement en modalité urgence sociale au Centre Le Havre ont fait un bond de 484 en 2020, à 1020 en 2021. Une hausse marquée de 210 %. Le Centre Le Havre fonctionne à plein régime ces deux dernières années, enregistrant un taux d’occupation de 100 %, tant pour les services d’hébergement en « modalité urgence sociale » qu’en « modalité refuge ».

Des nouveaux visages

Sur ces 1020 demandes, 45 % des personnes en étaient à leur premier épisode de service. Une proportion qui était de 37 % en 2020. Ces nouveaux visages seraient attribuables – en partie – à la crise du logement. « La hausse de l’itinérance à Trois-Rivières, tel que nous pouvons l’observer au Centre Le Havre, a de multiples origines », explique Karine Dahan, directrice des services professionnels au Centre Le Havre. La saturation des ressources d’hébergement d’urgence augmente le flux migratoire des personnes en situation d’itinérance. Certaines d’entre elles sont également victimes de la hausse du prix des loyers et de la diminution de l’accès aux logements à prix bas. « L’impact de cette crise du logement est réel en Mauricie-Centre du Québec, et particulièrement à Trois-Rivières », constate Mme Dahan. Étant la ville la mieux desservie entre Montréal et Québec en termes de services à la population itinérante, Trois-Rivières est une ville refuge pour une clientèle en provenance des régions et villages avoisinants, indique Philippe Malchelosse, directeur général de Point de rue. Le nombre de demandes de services d’hébergement par des personnes provenant de l’extérieur de Trois-Rivières est également en hausse. Celui-ci étant passé de 15 % en 2020 à 25 % en 2021. « On peut aussi penser qu’une partie de cette nouvelle clientèle est attribuable à des gens qui quittent les grands centres en raison de la crise du logement », considère M. Malchelosse. Chez Point de rue, on enregistre une hausse de 5 % des enjeux d’accès au logement et une hausse fulgurante de 300 % des personnes sans revenus. Les travailleurs de rue ont aussi reçu 20 fois plus de demandes pour produire des preuves de résidence. Pour M. Malchelosse, il est indéniable que la crise du logement a un lien de causalité directe avec la hausse remarquée de l’itinérance et la présence de camp de fortune au centre-ville de Trois-Rivières et dans les quartiers environnants.

La fermeture ou reconversion de certaines maisons de chambres à Trois-Rivières a laissé bon nombre de personnes à la rue. – Maison de chambres, rue Ste-Julie, Trois-Rivières – Photo : Alex Dorval

Privatisation du parc immobilier

L’engouement actuel pour le marché immobilier trifluvien aurait des conséquences non seulement sur le nombre de logements disponibles, mais également sur la diversité des types d’hébergement. « La fermeture ou reconversion de certaines maisons de chambres à Trois-Rivières a laissé bon nombre de personnes à la rue », déplore Mme Dahan. Elle cite en exemple une grosse maison de chambre du centre-ville de Trois-Rivières rachetée et reconvertie en logements privés par des investisseurs de l’extérieur de la région. « Le parc immobilier étant principalement privé, les propriétaires peuvent choisir qui ils veulent », explique-t-elle. Cette privatisation du parc immobilier s’ajoute aux fermetures de lits dans certains organismes communautaires ou institutions publiques pour des raisons sanitaires liées à la pandémie. Mme Dahan explique qu’il s’agit là de diverses raisons de l’augmentation de personnes sans solution résidentielle. « Les organismes comme le Centre Le Havre n’ont pas autant de solutions de sortie, ce qui provoque des embouteillages dans nos propres ressources », ajoute Mme Dahan.

Manque de diversité

Le manque de diversité dans les types d’hébergement offerts sur le territoire dissuaderait également certaines clientèles à se rendre vers les ressources d’hébergement en place croit M. Malchelosse. Le fait que des femmes victimes de violence se retrouvent avec des hommes aux comportements violents en est un exemple. Ou encore, que des personnes ayant réglé leurs troubles de dépendance cohabitent avec des personnes intoxiquées. M. Malchelosse aimerait voir Trois-Rivières se doter de « wet shelters » comme on en trouve à Montréal. Bien que le manque de diversité des types d’hébergement est une problématique antérieure à la hausse d’itinérance actuelle, Mme Dahan est d’avis qu’il est « indispensable de réfléchir à la déclinaison d’une trajectoire de service de l’ensemble du réseau tant communautaire que public en développant nos partenariats. » Le manque de diversité est une situation à laquelle les organismes en hébergement tentent de remédier. Depuis le début de la pandémie le Centre Le Havre s’est affairé à diversifier son offre d’hébergement spécialisé en ajoutant notamment 14 lits en mode refuge.

Avec 55 logements sur le territoire, le Réseau d’habitation communautaire de la Mauricie offre un hébergement temporaire allant de quelques mois à cinq ans aux personnes en situation de rupture sociale. – Photo : Alex Dorval

Pénurie de main d’œuvre

Sans lien de causalité direct avec la hausse actuelle de l’itinérance sur le territoire, la pénurie de main-d’œuvre vient tout de même nuire aux organismes de travail de rue et d’hébergement communautaire dans la réalisation de leur mission. « La pénurie de main-d’œuvre nous limite énormément dans notre capacité à répondre à l’augmentation du phénomène, à développer des solutions durables et à assurer une vigilance accrue pour prévenir la rechute ou un « retour en arrière » dans les conditions de vie », affirme M. Malchelosse. Même son de cloche du côté du Réseau d’hébergement communautaire de la Mauricie (RHCM), où le directeur Michael Tilman peine toujours à recruter, malgré de multiples efforts et de proposition de primes. « Je ne suis pas plein, mais je pourrais l’être », indique M. Tilman. Faute de main-d’œuvre, le directeur confie assurer lui-même l’entretien de ses 55 logements lors des rotations de résidents. L’organisme offre un hébergement temporaire allant de quelques mois à cinq ans aux personnes en situation de rupture sociale et accompagne sa clientèle dans leurs activités de vie quotidienne et domestique, notamment en aidant à l’entretien ou encore à la planification budgétaire. Depuis l’an 2000, environ 50 % des résidents accueillis parviennent à plus ou moins long terme à réintégrer un logement autonome. Mais en situation de pénurie de main-d’œuvre, des appartements pouvant accueillir des personnes en situation d’itinérance sont laissés vacants, ce qui vient limiter l’organisme dans la réalisation de sa mission. « Ce n’est pas en libérant demain les 2-3 logements vacants qu’on réglerait la problématique de la hausse de l’itinérance visible au centre-ville de Trois-Rivières. Les facteurs sont multiples, mais ça serait une des solutions », affirme M. Tilman.

 

Des organismes communautaires revendiquent l’instauration d’un registre de loyer à Trois-Rivières pour lutter contre la crise du logement. – Marc Benoît, coordonnateur du ROÉPAM. – Photo : Dominic Bérubé

La dualité de la stratégie d’attraction

La crise du logement est venue souligner une certaine dualité entre la stratégie d’attraction des travailleurs et la stratégie d’attractivité de nouveaux résidents à Trois-Rivières, observe Marc Benoît, coordonnateur du Regroupement des organismes en éducation populaire autonome de la Mauricie (ROÉPAM). « D’un côté on dit depuis plusieurs années aux gens que ça ne coûte pas cher et qu’il fait bon vivre à Trois-Rivières. Mais là, ce qu’on se rend compte, c’est qu’il est de plus en plus difficile d’attirer de la main-d’œuvre si les loyers augmentent et que le nombre de logements abordables diminue. » Le ROÉPAM joignait le 17 octobre dernier sa voix à celle d’Info-Logis Mauricie et d’autres organismes communautaires pour demander aux candidat.es à la mairie de Trois-Rivières d’instaurer un registre de loyer pour lutter contre la crise du logement.  

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