Je considère Lux éditeur, fondé à Montréal en 1995, comme l’une des meilleures maisons d’édition québécoises, notamment grâce à ses racines libertaires et subversives. La lecture du plus récent ouvrage de l’historien Jean-François Nadeau – (Les têtes réduites – Essai sur la distinction sociale dans un demi-pays) –, publié en 2024, m’a donné envie de faire un état des lieux afin de nous mener vers l’engagement, l’action et la prise en main de notre existence nationale. Voici ma réflexion sur la fin du statu quo.
Sortir de l’ombre
Tout d’abord, Jean-François Nadeau nous rappelle à quel point l’éducation de la population au Québec a souvent été négligée dans le passé, ce qui a provoqué un certain retard social. Les bourgeois et l’Église catholique – celle qui a vigoureusement excommunié les patriotes républicains de 1837-1838 – ont volontairement repoussé la diffusion de l’enseignement populaire. Heureusement, l’auteur nous rappelle plusieurs figures qui ont osé défier l’ordre établi afin de libérer leur peuple, tels que le journaliste anticlérical Arthur Buies ou l’écrivaine Éva Circé-Côté, fondatrice de la première bibliothèque publique francophone à Montréal, en 1917.
En mai 1943, le Québec est la dernière province canadienne à se doter d’un système d’éducation obligatoire pour les enfants de 6 à 14 ans. Sans obligation scolaire, le nombre d’enfants qui travaillent est à cette époque nettement plus élevé au Québec que dans le reste du Canada. Évidemment, cette situation est maintenue en place par certaines élites, comme le haut clergé et le juriste Antoine Rivard (futur ministre sous Duplessis), qui affirme en 1941 à Québec que la pauvreté serait un trait persistant de notre identité nationale… Comme s’il fallait tirer une fierté de notre petitesse, de notre soumission aux empires qui nous encerclent !
Nadeau souligne que cette infériorité économique est notamment le résultat d’une dépossession de la société canadienne-française due à la Conquête anglaise de 1760, mais que cette célébration de l’ignorance (parfois synonyme d’innocence ou de naïveté) trouve aussi ses racines à l’époque de la Nouvelle-France, où l’élite religieuse enseignait la défiance envers la connaissance. « Il va presque de soi que, dans le carcan d’une telle tradition, toute forme de réflexion et de remise en question est réprouvée par les gardiens de la hiérarchie sociale. »
S’assumer
Or, la société québécoise doit prendre sa destinée en main, comme nous le disait Charles de Gaulle, en juillet 1967. S’appuyant sur le philosophe Fernand Dumont, Nadeau mentionne que nous n’avons pas encore réussi notre émancipation de la France, notre mère-patrie, par l’affirmation d’un État souverain de langue française en Amérique du Nord. « L’aveu d’un tel sentiment de négation de soi qui conduit à n’être qu’un étranger même en son propre pays, ce rapport trouble au réel révèle un malaise identitaire profond. » Il faut rapidement sortir de cette impasse dans laquelle nous ne sommes pas capables de nous nommer, de nous définir, ignorant ce « peuple éternellement confronté à son obscurité ». Nadeau nous dit qu’il faut cesser d’emprunter les récits des autres plutôt que de vivre le nôtre, en finir avec ce « colonialisme de l’esprit » et assumer enfin dans toute son intégralité notre québécitude.
La fierté du Québec
Cependant, il faut admettre que certains mécanismes de reproduction sociale existent toujours au Québec, basés entre autres sur « la violence d’un système éducatif toujours discriminatoire et le snobisme culturel et social des milieux privilégiés ». Ces rapport sociaux de domination se reflètent aussi dans le rejet du joual, la langue québécoise, pourtant aussi légitime que peuvent l’être d’autres variantes du français international, comme l’acadien, le belge, le suisse, le camerounais, l’algérien, le sénégalais, l’ivoirien, etc.
Il faut cesser d’avoir honte de notre culture populaire, de notre distinction, de notre identité.
Enfin, l’enjeu central reste le partage du pouvoir, c’est-à-dire d’assurer un certain poids aux instances décisionnelles qui entraînent de fortes conséquences sur notre avenir. Dans ma prochaine chronique, je m’inspirerai du dernier livre du philosophe québécois Alain Deneault – Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï – pour dresser une critique du capitalisme et proposer quelques pistes de solutions collectives. Nous avons laissé trop longtemps une poignée de privilégié-es accumuler la majorité des ressources planétaires au détriment du bien commun, ce qui a provoqué un appauvrissement collectif. L’heure est au réveil et à la révolte !
« Le mal triomphe quand les hommes bons ne font rien. » – Thomas Jefferson





