Photo : David Leblanc / © La Gazette de la Mauricie et des environs

C’était en plein été, une journée où je roulais en moto sans trop savoir où j’allais, je me suis arrêté dans un rang perdu en Mauricie. Juste à côté de moi, y’avait une vieille croix de chemin. Elle avait clairement été retapée, pas n’importe comment, ça se voyait que quelqu’un avait mis du cœur là- dedans.

C’est là que je me suis demandé : qui prend encore le temps de faire ça aujourd’hui ? De fil en aiguille, mes recherches m’ont mené jusqu’à Martin Gauthier, historien de la culture matérielle, que j’ai rencontré dans les bureaux de La Gazette de la Mauricie.

Martin Gauthier se décrit comme un homme de terrain, un artisan autant qu’un chercheur. Il a longtemps travaillé dans la restauration d’œuvres patrimoniales, surtout du patrimoine religieux, et il touche encore à la muséologie, à la conservation et à la recherche historique.

 « Me décrire, c’est pas évident, dit-il. J’ai fait tellement de choses… À un moment donné, j’étais maquettiste, spécialisé en charpenterie navale du 17e et du 18e siècles. Après ça, historien de la culture matérielle. Puis depuis plus de 25 ans, je fais de la restauration d’œuvres religieuses. Aujourd’hui, je fais un peu de tout ça. J’ai ma terre, mes affaires, mes cochons… J’aime ça être les deux mains dedans. »

Quand on lui demande ce que veut dire « restaurer », il prend le temps d’expliquer. « Les gens confondent souvent restauration et réparation. Réparer, c’est remettre quelque chose debout. Restaurer, c’est redonner à l’objet son état initial, comme s’il avait été bien conservé depuis le début. On garde les marques du temps, oui, mais on s’assure que la pièce redevienne solide, fidèle à ce qu’elle était. C’est pas juste visser un bras ou repeindre par-dessus. Faut comprendre la matière, le sens, la main de l’artiste. »

Il raconte que, souvent, les bénévoles font ce qu’ils peuvent, mais qu’ils n’ont pas toujours les bons réflexes. « Une fois, une dame m’avait appelé pour un vieux calvaire sur son terrain. Elle avait recouvert la statue de fibre de verre pour la protéger. Elle voulait bien faire, mais ça a tout fait pourrir le bois à l’intérieur. Résultat, il reste juste la carapace… On ne voit plus l’œuvre originale. C’est triste, mais c’est fréquent. Quand on s’improvise restaurateur, on finit par abîmer plus qu’on sauve. »

Pour lui, chaque objet patrimonial raconte une part de notre histoire collective. « Ces œuvres-là ont été payées par nos ancêtres. C’était pas des riches. C’était des gens qui croyaient à quelque chose, qui donnaient ce qu’ils avaient pour qu’une croix ou une statue soit là, sur le chemin. Aujourd’hui, on laisse aller ça comme si c’était rien. Moi, je trouve que c’est un manque de respect. »

Il insiste aussi sur l’importance de voir ces objets autrement que sous un angle religieux. « Même si t’es pas croyant, faut reconnaître que ça fait partie de notre identité. C’est culturel avant tout. La croix, c’est pas juste un symbole religieux, c’est un repère. On est en train de les voir disparaître, et je pense qu’un jour, ça va nous frapper. On va se demander pourquoi ils sont rendus tout nus, nos paysages. »

Quand je lui demande ce qu’il souhaiterait pour son métier, il réfléchit un moment. « D’abord, j’aimerais que les gens arrêtent de s’improviser spécialistes. Faut que ce soit fait par du monde compétent, formé. C’est pas une question de prétention, c’est une question de respect pour les œuvres. » Puis il ajoute : « C’est pas tant le gouvernement que je blâme, parce que les projets que j’ai faits étaient souvent subventionnés, indirectement. Mais les subventions sont de plus en plus dures à avoir, et les coûts sont énormes. Si t’as pas une aide financière, tu peux pas faire restaurer grand-chose. Et quand tout devient trop cher, eh bien on laisse pourrir. On finit par perdre des morceaux de mémoire. »

Martin Gauthier parle de son métier avec un mélange de lucidité et de tendresse. Il n’idéalise rien, mais il comprend la valeur du geste. « Restaurer, c’est pas juste sauver une œuvre. C’est prolonger quelque chose. C’est une manière de dire à nos enfants : regardez, ça, c’est ce qu’on était. »

Il se souvient aussi de certaines pièces qui l’ont marqué. Des œuvres sculptées avec une précision incroyable, où chaque veine, chaque ongle semblait vivant. « C’est impressionnant de voir à quel point les sculpteurs d’autrefois connaissaient le corps humain, l’équilibre, la beauté. Des fois, t’ouvres une pièce et tu découvres un détail qui te renverse. J’ai déjà trouvé un nœud de bois placé pile à la hauteur du cœur. C’était pas un hasard. L’artiste avait voulu ça. Il avait mis un cœur à son œuvre. »

Cette image-là, on la sent lui rester dans la tête encore aujourd’hui. Il parle du bois comme on parle d’un être vivant. De la patience qu’il faut, de la responsabilité aussi. « Une œuvre restaurée, c’est pas pour toujours. Faut y revenir, l’entretenir, la protéger. C’est comme tout ce qu’on aime : si on s’en occupe pas, ça finit par s’effriter. »

Avant qu’on se quitte, il lâche une phrase toute simple, mais qui résume bien sa philosophie : « Le patrimoine, c’est pas du vieux stock. C’est des traces de nous autres, c’est ce qu’on laisse debout quand on s’en va. »

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