
Une vieille sagesse populaire prévient de ne jamais frapper dans une ruche. Non seulement on risque de se faire piquer, mais on risque surtout de transformer une colonie endormie en essaim furieux et mobilisé. Avec sa guerre contre l’Iran, Donald Trump vient peut-être d’en faire la démonstration à l’échelle géopolitique.
La guerre est toujours une mauvaise idée sur le plan moral. Ce principe devrait suffire à lui seul. Des civil-es meurent, des infrastructures sont détruites et des générations restent traumatisées. Aucun objectif stratégique ne rachète véritablement ce coût humain. Et si la guerre s’avère en plus une mauvaise idée sur le plan stratégique, on se retrouve devant un désastre doublement inexcusable. C’est précisément ce que semblent indiquer les analyses présentées lors de la 11e conférence annuelle de l’Arab Center à Washington, ainsi que les travaux du professeur Robert Pape de l’Université de Chicago.
L’administration Trump avait, semble-t-il, planifié une campagne militaire de trois jours, fondée sur des renseignements israéliens décrivant un Iran fragilisé, prêt à s’effondrer sous la pression. Le résultat ? Totalement à l’opposé. En 40 jours, c’est toute la région qui s’est embrasée et l’Iran a pris longuement le contrôle du détroit d’Ormuz (ce passage par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial) pour s’imposer comme une puissance régionale incontournable, voire, selon Pape, comme un quatrième pôle de puissance mondiale aux côtés des États-Unis, de la Chine et de la Russie.
Ce qui est particulièrement inquiétant, c’est l’effet d’entraînement que cette montée en puissance pourrait provoquer, préviennent les experts de l’Arab Center. Au Moyen-Orient d’abord, où la course à l’armement risque de s’accélérer dangereusement, le professeur émérite John Mearsheimer n’exclut pas qu’Israël, se sentant existentiellement menacé par un Iran nucléarisé, finisse par envisager le recours à l’arme atomique. Une perspective terrifiante. Or, les répercussions ne s’arrêteront pas aux frontières de la région puisqu’une coalition tacite, formée de l’Iran, de la Russie et de la Chine, qui contrôle ensemble près de 30 % de l’approvisionnement mondial en pétrole, pourrait également déstabiliser les marchés et l’économie mondiale bien au-delà du golfe Persique.
Une mise en garde importante est aussi de mise. Si la montée en puissance de l’Iran devait constituer un fait stratégique observable, elle ne doit pas faire oublier la nature profonde du régime qui en bénéficie. En effet, s’il s’est trouvé un nouveau guide suprême en la personne de Mojtaba Khamenei, ce régime reste le même qu’avant la guerre : autoritaire, répressif, et qui bafoue massivement les droits des Iraniennes et des Iraniens. Les femmes qui se battent pour leurs libertés fondamentales, les militants et militantes emprisonné-es, les journalistes réduit-es au silence n’ont rien gagné dans cette triste guerre. Un régime renforcé militairement et économiquement, c’est aussi un régime qui dispose de davantage de moyens pour réprimer sa propre population. Cette réalité-là mérite d’être nommée sans détour.
Trump voulait une victoire rapide et spectaculaire. Il risque d’avoir offert au régime de Téhéran exactement ce dont il avait besoin pour consolider son emprise, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses frontières. Alors l’apprenti apiculteur doit-il vraiment s’étonner que les abeilles veuillent prospérer ?

PHOTO : Dominic Bérubé
Aucun objectif stratégique ne rachète le coût humain de la guerre. Et si la guerre s’avère en plus une mauvaise idée sur le plan stratégique, on se retrouve devant un désastre doublement inexcusable.






Vous devez être connecté pour laisser un commentaire. Se connecter