Saviez-vous que les boissons alcoolisées accompagnent les populations humaines depuis plus de 6 000 ans? Des fouilles archéologiques menées dans la région du Croissant fertile, une partie du Proche-Orient qui s’étend sur plusieurs pays actuels, ont permis de découvrir une tablette d’argile portant une recette de brassage de bière rédigée en écriture cunéiforme. Cette recette remonterait à la civilisation sumérienne, entre 3500 et 3100 av. J.-C.
Selon l’historien Joshua J. Mark, «les Sumériens aimaient tellement la bière qu’ils en attribuaient la création aux dieux et elle joue un rôle important dans de nombreux mythes sumériens», notamment dans l’Épopée de Gilgamesh. D’ailleurs, l’Hymne à Ninkasi, composé vers 1800 av. J.-C., constitue à la fois un chant de louanges à la déesse sumérienne de la bière et une recette de brassage.[1] On retrouve également cette importance accordée à l’alcool dans l’Étendard d’Ur, une œuvre sumérienne représentant un banquet royal où le roi d’Ur et ses invité-es tiennent chacun une coupe à la main. Gorgée!
Évidemment, les boissons alcoolisées mésopotamiennes diffèrent de celles que nous connaissons aujourd’hui. Mais qu’en est-il des manières de boire? Ont-elles traversé les millénaires sans changement?
L’historienne Catherine Ferland explique que «les manières de boire sont loin d’être figées et immuables: elles connaissent certaines adaptations lorsqu’elles se retrouvent dans un nouvel environnement culturel. Au même titre que l’alimentation, les vêtements ou le logement, boire exprime l’évolution des cultures et leur adaptation au changement, dans l’espace et le temps.»[2]
Cette observation soulève une question dans le contexte de la colonisation française en Amérique du Nord. Si nos cousin-es français-es sont reconnu-es pour leur consommation de vin, dont l’importation demeure importante en Nouvelle-France, qu’en est-il de la bière? Comment les habitudes de consommation d’alcool se transforment-elles lorsque l’on doit composer avec l’éloignement de la métropole et les coûts élevés de l’importation?
Les boissons alcooliques au début de la colonie
Les boissons alcooliques sont présentes dès les débuts de la colonisation française. Elles se retrouvent d’abord dans les navires français qui remontent le Saint-Laurent. Les fouilles archéologiques réalisées sur les rives du fleuve, vers Québec, ont d’ailleurs mis au jour plusieurs artéfacts associés au cidre, à la bière et au vin. Ces découvertes témoignent de la «précocité de la consommation de boissons alcooliques dans la colonie».[3] Toutefois, «leur consommation s’adapte aux contraintes d’approvisionnement bien plus qu’à des goûts locaux qui s’efforceraient de se distinguer de ceux des Français». Les habitants et habitantes de la colonie se tournent donc vers les ressources naturelles disponibles dans la vallée du Saint-Laurent, notamment les vignes sauvages, les raisins indigènes, le houblon et diverses céréales, afin de produire localement des boissons fermentées. Cette production demeure essentiellement domestique et n’est pas destinée à une réelle commercialisation.[4]
Dès le début du XVIIe siècle, on trouve du houblon indigène dans les régions de Trois-Rivières et de Montréal, ce qui favorise la fabrication de bière.[5] Les conditions climatiques de la vallée du Saint-Laurent étant peu favorables à la viniculture, elles se prêtent davantage au brassage. Cependant, «la consommation de bière au Canada est une question plus économique que géographique» étant moins chère que le vin importé.[6] Le cidre occupe également une place, mais modeste, dans la production locale, tout comme l’eau-de-vie. Si des pommiers sauvages sont présents sur le territoire, les colon-es introduisent des pommiers, notamment de Normandie, afin de produire un cidre.[7]
Au début de la colonie, la bière est brassée de manière artisanale par les familles, pour combler leurs besoins alimentaires et pécuniaires. Il faut attendre les années 1640 pour voir apparaître des installations brassicoles plus structurées.[8]
En 1648, Jacques Boisdon, dont le patronyme évoque curieusement le métier, obtient l’autorisation d’exploiter à Québec une «boutique de patiserie et hostellerie pour tout allans et venans [sic]».[9] La ville de Trois-Rivières possède également une installation brassicole avant 1649. Le plus ancien brasseur connu de Trois-Rivières serait Pierre Blondel, dont les activités sont recensées dès 1639.[10] Sans oublier la Brasserie du Roy fondée à Québec de 1668 à 1669 par l’intendant Jean Talon.
À partir des années 1640 et jusqu’à la fin du XIXe siècle, la consommation d’alcool dans les lieux publics s’effectue principalement dans les auberges, les cabarets et les hôtels.[11] Ces établissements jouent un rôle central dans la sociabilité coloniale et deviennent les principaux lieux de rencontre.
Après la Conquête, un changement s’opère dans les habitudes de consommation.[12] L’arrivée de populations britanniques introduit de nouvelles traditions liées à la bière, ce qui favorise l’essor de l’industrie brassicole, dont la brasserie de John Molson, fondée en 1786 à Montréal.[13] Parallèlement, la rencontre des traditions françaises et britanniques favorise l’apparition d’un nouveau lieu de sociabilité, la taverne.
Bibliographie
DROUIN, François, LILLE, Yves, «La taverne québécoise: histoire d’un commerce en voie de disparition», Cap-aux-Diamants, vol. 1, no 2, 1985, p. 32-34.
FERLAND, Catherine, Bacchus en Canada : Boissons, buveurs et ivresse en Nouvelle-France, éditions du Septentrion, 2010, 405 p.
FERLAND, Catherine, «Les tavernes d’hier à aujourd’hui», HRImag, 13 juin 2023, [En ligne] https://hrimag.com/Les-tavernes-d-hier-a-aujourd-hui (page consultée le 30 juillet 2026).
MARK, Joshua J., «Bière: la boisson qui allège le cœur», World History Encyclopedia, 2026, [En ligne] https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-10181/biere/ (page consultée le 1er août 2026).
RÉPERTOIRE DU PATRIMOINE CULTUREL DU QUÉBEC, «Communauté des Habitants», ministère de la Culture et des Communications, [En ligne] https://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/detail.do?methode=consulter&id=17639&type=pge (page consultée le 2 août 2026).
1 MARK, Joshua J., «Bière: la boisson qui allège le cœur», World history encyclopedia, 2026, [En ligne] https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-10181/biere/ (page consultée le 1er août 2026).
2 FERLAND, Catherine, Bacchus en Canada: boissons, buveurs et ivresse en Nouvelle-France, éditions du Septentrion, 2010, p. 13.
3 Ibid, p. 13-14.
4 Ibid, p. 303.
5 Ibid, p. 53.
6 Ibid, p. 304.
7 Ibid, p. 58-59.
8 Ibid, p. 39-40.
9 DROUIN, François, et LILLE, Yves, «La taverne québécoise: histoire d’un commerce en voie de disparition», Cap-aux-Diamants, vol. 1, no 2, 1985, p. 32-34.
10 FERLAND, Catherine, Bacchus en Canada: boissons, buveurs et ivresse en Nouvelle-France, éditions du Septentrion, 2010, p. 40. La Compagnie des habitants de Québec «est une compagnie de commerce formée en 1645 à l’initiative de Pierre Legardeur de Repentigny et de Jean-Paul Godefroy, appuyés par les Jésuites»; voir aussi RÉPERTOIRE DU PATRIMOINE CULTUREL DU QUÉBEC, «Communauté des Habitants», ministère de la Culture et des Communications, [En ligne] https://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/detail.do?methode=consulter&id=17639&type=pge (page consultée le 2 août 2026).
11 FERLAND, Catherine, Bacchus en Canada: boissons, buveurs et ivresse en Nouvelle-France, éditions du Septentrion, 2010, p. 45.
12 DROUIN, François, et LILLE, Yves, «La taverne québécoise: histoire d’un commerce en voie de disparition», Cap-aux-Diamants, vol. 1, no 2, 1985, p. 32-34.
13 FERLAND, Catherine, «La taverne, un bastion pour hommes qui s’est longtemps opposé aux avancées féminines», Radio-Canada, 7 octobre 2022, [En ligne] https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/aujourd-hui-l- histoire/segments/entrevue/418001/taverne-hommes-biere-femmes (page consultée le 30 juillet 2026).







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