Alors que le conflit israélo-palestinien a connu un autre épisode triste récemment, les causes profondes de cet affrontement n’ont guère retenu l’attention de la plupart des médias. Il s’agit d’un conflit dont l’origine remonte à l’expulsion forcée et à l’exode de 760 000 Palestinien-nes (80 % de la population) suite à la création de l’État d’Israël en 1948. Depuis, la Palestine ne cesse de voir son territoire démembré et réduit à peau de chagrin, avec des conséquences fâcheuses sur le niveau de vie et les conditions humaines de sa population. Voyons l’état actuel de la dépossession des Palestinien-nes. 

Le grignotage de la Palestine

La Palestine, qui compte 5,5 millions de personnes dans deux petites zones totalement séparées géographiquement (la Cisjordanie : 3,3 millions et Gaza 2,2 millions) [1], figure parmi les territoires les plus densément peuplés de la planète, avec 911 habitants par kilomètre carré, dont 6 100 habitants par kilomètre carré dans la seule bande de Gaza.

La Palestine a sans cesse été amputée et occupée par l’armée israélienne depuis 1948, de sorte qu’on la désigne en utilisant l’expression « Territoires palestiniens occupés » (TPO). Encore aujourd’hui, on assiste à un grignotage continu de la Cisjordanie par des colons israéliens qui s’y installent en toute impunité, et qui vont jusqu’à détruire les habitations et les installations agricoles des Palestinien-nes et à les chasser ainsi de leur terre. Leur nombre a sextuplé depuis 30 ans, passant de 116 300 à 710 000 (incluant Jérusalem-Est). On compte aujourd’hui 288 colonies israéliennes [2], qui sont séparées des Palestinien-nes par 700 kilomètres de murs d’une hauteur de 8 mètres, et 800 kilomètres de routes de contournement réservées à ces mêmes colons. Un véritable cauchemar pour les Palestinien-nes qui doivent faire cinq heures en auto pour parcourir seulement 50 kilomètres de route en Cisjordanie. 

Infographie : Martin Rinfret

La déstructuration de l’économie

La Palestine est aujourd’hui fragmentée en zones séparées, ce qui a pour effet de couper les liens entre ses habitant-es et de déstructurer son économie, comme en témoigne la désagriculturation et la désindustrialisation de son territoire depuis 30 ans. Ce phénomène est amplifié par la perte de contrôle des ressources en eau. Par exemple, la zone C de la Cisjordanie (40 % de son territoire), qui est la plus riche en eau, est entièrement sous contrôle israélien, de sorte qu’Israël achemine la majeure partie de cette eau vers son territoire et les colonies israéliennes [3], et revend ce qui en reste aux Palestinien-nes cinq fois plus cher [4]. Il en résulte que la consommation quotidienne d’eau des Palestinien-nes correspond au tiers de celle des Israélien-nes. Même constat du côté de l’électricité. qui est importée à 90 % d’Israël, mais à des tarifs deux fois plus élevés qu’ailleurs dans la région (Égypte ou Liban). L’accès réduit à l’eau et les coûts élevés de l’eau et de l’électricité ont pour effet d’anéantir les secteurs agricole et industriel, qui ont vu leur part dans le PIB chuter de moitié entre 1994 et 2022.

L’autarcie forcée

Cette déstructuration de l’économie est empirée par un accès extrêmement limité des Palestinien-nes aux marchés internationaux, de sorte que la Palestine se trouve fortement sous le joug d’Israël dans ses échanges extérieurs. Cette paralysie imposée des transactions internationales a pour conséquence de maintenir et d’alourdir le déficit extérieur des TPO, et donc d’endetter lourdement la Palestine envers Israël et le reste du monde. La dette découlant du déficit commercial atteint 4,1 milliards de dollars envers Israël et 5,6 milliards dollars envers le reste du monde.  

Chômage et pauvreté endémiques

Avec un tel démembrement de son économie, et les nombreuses restrictions de déplacement, le taux des sans-emploi des Palestinien-nes atteint 40 %, le plus élevé au monde. Cet important réservoir de main-d’œuvre a donné lieu à la mise sur pied d’un système d’exploitation éhonté des travailleur-euses palestinien-nes. Les 20 % de Palestinien-nes de Cisjordanie qui ont un emploi en Israël et dans les colonies israéliennes sont exposé-es à la précarité, aux abus, à l’exploitation et à la discrimination. Par exemple, le nombre d’accidents du travail et de décès sur les chantiers de construction est l’un des plus élevés au monde, selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement. 

Cette dépossession explique l’appauvrissement de la population palestinienne. Le revenu moyen des Palestinien-nes ne cesse de chuter depuis 10 ans : il est de 3 000 $ (133e au monde), contre 44 000 $ en Israël. Plus du tiers de la population palestinienne vit sous le seuil de pauvreté (60 % dans la bande de Gaza). La Palestine se classe 106e sur 191 pays pour ce qui est de l’Indice de développement humain de l’ONU. En conséquence, plus du tiers des Palestinien-nes souffrent d’insécurité alimentaire.

Dans un tel contexte, il n’est guère surprenant que les TPO se trouvent dans une impasse financière : baisse des revenus fiscaux, déficit récurrent et hausse de la dette publique. Et pour empirer la situation, le versement des taxes sur les importations palestiniennes, qui assurent les deux tiers des revenus de la Cisjordanie, est suspendu fréquemment par Israël, qui ne respecte pas l’accord de 1995 qui prévoit le transfert de ces revenus perçus dans la zone C à l’Autorité palestinienne. La Banque mondiale évalue qu’un meilleur accès à la zone C, occupée par Israël, augmenterait les revenus de la Cisjordanie de 960 millions de dollars, soit l’équivalent de 76 % de son déficit budgétaire. 

Quelle solution ? 

Alors que des négociations sur une solution à deux États sont au point mort depuis des années, l’expansion continue des colonies israéliennes compromet la création d’un État palestinien. Et, compte tenu de son poids supérieur sur la Palestine, Israël ne semble pas intéressé à trouver une solution durable. Seules des pressions internationales musclées pourraient rétablir un semblant d’équité entre les deux belligérants. Or, les principaux intéressés sont souvent les principaux fournisseurs d’armes à Israël. C’est le cas des États-Unis, qui sont responsables de 70 % des exportations d’armes vers Israël, mais aussi du Canada, pour qui Israël est le pays qui a décroché le plus de licences d’exportation après les États-Unis. Comment se fait-il que ces exportations ne cessent d’augmenter alors qu’Israël fait face à de multiples accusations de crimes de guerre contre les Palestinien-nes, et parfois même de crimes contre l’humanité, par la Cour pénale internationale ?     

 

Sources : 

[1] On compte 5,9 millions de réfugié-es dans les territoires et en Jordanie, au Liban et en Syrie.
[2] Selon l’ONG israélienne B’Tselem, tiré de : Colonies, les chiffres-clés 2023, 17 mai 2023.
[3] Évolution de l’économie du Territoire palestinien occupé, CNUCED, 8 août 2022.
[4] CNUCED, op. cit.

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