Je marchais tranquillement avec cette impression que l’esthétique peut parfois nous faire voyager sans même qu’on bouge réellement. Le parc était presque vide. Un banc isolé au milieu du silence. Un endroit parfait pour discuter de ce qui ne se touche pas toujours facilement : l’art, l’image, la nostalgie, le regard humain. J’avais donné rendez-vous à quelqu’un qui réfléchit l’image autrement : Laura Bourgeois. Une présence calme, assumée, presque cinématographique dans sa manière d’avancer. On sent rapidement chez elle une forme de dignité tranquille, mais aussi une sensibilité très forte à tout ce qui nous entoure visuellement.
Quand on parle d’esthétique aujourd’hui, qu’est-ce que ça représente pour toi?
Pour moi, l’esthétique, ce n’est pas juste quelque chose de beau. C’est un langage. C’est une manière de transmettre des émotions, des idées, des valeurs. Moi, dans la vie, je capture ce qui me passionne. Et ce qui me passionne, c’est les concepts, les ambiances, le rétro aussi. Tout ce qui raconte quelque chose. Je suis principalement graphiste et photographe et je fais aussi un peu de vidéo.
Tes créations reviennent souvent vers les années 50. Pourquoi cette époque-là t’habite autant?
Parce qu’elle me touche profondément. J’ai fait énormément de recherches sur cette époque-là, sur la guerre, sur l’après-guerre, sur la mode aussi. Puis il y avait quelque chose de vrai là-dedans. Je pense qu’aujourd’hui, on vit beaucoup en surface. Les années 50, pour moi, c’est une époque où les choses étaient pensées autant pour être belles que pratiques. Il y avait une élégance, mais aussi une fonction derrière les objets, derrière les vêtements, derrière les images. Et oui, il y avait des limites dans cette époque-là, surtout pour les femmes. Mais justement, ce qui me fascine, c’est le moment où les femmes ont commencé à sortir de ce cadre-là.
C’est drôle parce que quand on pense aux années 50, on pense souvent à la femme au foyer, à une société très encadrée. Pourtant, toi, tu sembles voir autre chose derrière ça.
Oui, complètement. Je ne me vois pas du tout comme une femme au foyer. Je l’ai vécu avec mes enfants, puis j’avais besoin de créer. J’avais besoin de faire quelque chose de mes mains. Mais ce que je trouve beau dans cette époque-là, c’est justement la transition. Les femmes qui commencent à prendre leur place, qui travaillent, qui deviennent indépendantes. Chanel, par exemple, ça me fascine énormément. C’était une femme entrepreneur dans un monde dominé par les hommes. Moi, ce qui m’inspire, ce n’est pas de retourner en arrière. C’est plutôt de comprendre ce qui dégageait de cette époque-là humainement.
Qu’est-ce qui a été ton premier lien avec l’image et la création?
Je pense que ça a commencé très tôt. Dès que j’étais petite, je dessinais beaucoup. Ma mère me chicanait parce que je dessinais sur les murs, sous les bureaux… J’avais vraiment besoin de m’exprimer comme ça. Je ne suis pas quelqu’un qui parle énormément. Je suis plus dans l’observation. Je ressens beaucoup les choses, mais parfois, les mots ne viennent pas aussi facilement. Pour moi, l’image a toujours été une manière plus naturelle de dire ce que je voyais ou ce que je ressentais.
La parole, c’est un langage. Mais le visuel aussi. Et pour moi, le langage visuel, c’est presque le plus universel. Une image peut voyager à travers les époques, les cultures, les langues. Quelqu’un peut ne pas comprendre un texte, mais il peut ressentir une image.
Quand tu construis une image, qu’est-ce que tu cherches à faire passer?
Je pense que je cherche à créer une connexion. Une image, ce n’est jamais juste une image. Il y a le contexte, l’époque, les couleurs, les objets, les vêtements, la lumière, tout ce qui entoure la personne.
On dit qu’une image vaut mille mots, mais c’est vraiment ça. Une image peut contenir énormément d’informations. Elle peut dire d’où on vient, ce qu’on aime, ce qu’on veut projeter, ce qu’on veut cacher aussi.
Dans le Québec d’aujourd’hui, qu’est-ce qui ressort le plus visuellement selon toi?
Je dirais que la photo est vraiment très forte. Les gens aiment les images qui représentent quelque chose de vrai, qui donnent accès à une intimité, à une routine, à un quotidien. On le voit beaucoup avec les influenceurs. Les gens aiment voir comment les autres vivent, comment ils se préparent, ce qu’ils mangent, comment leur maison est organisée. Il y a une curiosité humaine là-dedans. On veut ouvrir des petites portes sur la vie des autres. Pour moi, ça montre que l’esthétique part beaucoup du sentiment. Quand on voit quelque chose et qu’on ressent quelque chose, là ça fonctionne.
Est-ce que ton amour du vintage est aussi lié aux objets et aux matériaux?
Oui, beaucoup. Dans les objets anciens, il y a souvent une qualité, une manière de faire, une identité. À l’époque, les impressions, les papiers, les matières, ce n’était pas pareil. Il y avait quelque chose de plus concret, de plus durable. J’aime aussi l’idée de garder ce qui a été fait ici. Les objets, les choses de famille, ce qui a été confectionné au Québec ou au Canada. Tout ça peut faire partie d’une identité visuelle. C’est comme un puzzle. Tu prends chaque petite pièce, chaque détail, puis tranquillement, tout s’assemble.
Tu parles souvent du “vrai”. Qu’est-ce que tu veux dire par là?
Le vrai, c’est le ressenti humain. Aujourd’hui, on a énormément de technologies, l’intelligence artificielle, les réseaux sociaux, les outils numériques… mais l’humain reste un humain. On cherche encore des connexions. On cherche encore des émotions vraies. Puis je pense qu’on revient toujours aux sources pour ça.
Pourquoi on devient nostalgique d’époques qu’on n’a même pas vécues?
Parce qu’on ressent quelque chose à travers elles. Une époque, ce n’est pas juste une date. C’est une énergie, une manière de vivre, une manière de voir le monde. Je pense aussi qu’après les grandes périodes difficiles, les humains cherchent souvent à reconstruire quelque chose de plus solide, de plus humain. Puis ça laisse des traces dans l’esthétique, dans la musique, dans les objets, dans la photographie. On revient toujours aux sources parce qu’on cherche à comprendre qui on est.
Est-ce que l’esthétique peut devenir dangereuse?
Oui. Complètement. L’esthétique peut devenir une machine de propagande extrêmement forte. On l’a vu dans les guerres, dans la publicité, dans la politique aussi. L’image peut influencer énormément les gens. Mais en même temps, c’est parce que l’être humain est naturellement attiré par ce qui est harmonieux, organisé, beau. C’est profondément humain. Quand on voit quelque chose de bien présenté, on veut aller vers ça. C’est instinctif.
Aujourd’hui, est-ce qu’on vit dans une société dominée par l’image?
Ah oui. Clairement. Les influenceurs, les réseaux sociaux, les marques… tout est construit autour de l’image maintenant. Les gens veulent voir les routines, les maisons, les objets, les moments personnels. Ils veulent ressentir une proximité. Mais l’image ne fonctionne pas seulement parce qu’elle est belle. Elle fonctionne quand elle crée une connexion.
Qu’est-ce qui s’en vient selon toi en matière d’esthétique?
Je pense qu’on retourne tranquillement vers quelque chose de plus vrai. Même avec toute la technologie qui avance, les humains vont toujours vouloir ressentir quelque chose de réel. On revient aux matières, aux textures, aux objets qui ont une histoire. Aux choses qui ont une âme.
En quittant Laura Bourgeois, j’avais l’impression d’avoir parlé autant d’art que de nature humaine. Comme si derrière chaque esthétique se cachait finalement une question beaucoup plus profonde : qu’est-ce qu’on essaie réellement de retrouver à travers les images qui nous touchent? Peut-être un souvenir qu’on n’a jamais vécu. Ou simplement une façon de se sentir un peu plus humain.







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