Chaque mois, notre collaboratrice Isabelle Cossette nous propose des récits de personnes venues d’ailleurs et établies en Mauricie. Ce mois-ci, elle nous invite dans sa famille pour vous présenter Lorraine de Chevigny, la belle-mère de sa fille. Coparente fort agréable, elle est aussi une artiste impressionnante, une maman/belle-maman épatante et une entrepreneure engagée, copropriétaire de Téra, studio bien-être, un tout nouvel espace situé dans le Bas-du-Cap.
Lorraine avant le Québec
Lorraine (de son nom complet Lorraine de Boissonneaux de Chevigny) naît en 1996 en France mais, très tôt, elle semble destinée à quitter l’Hexagone. Son père, feu l’aviateur Hubert de Chevigny, est réputé pour ses expéditions polaires (sa page Wikipédia vaut le détour !), et la famille décide donc de s’établir au Canada au début des années 2000. Malheureusement, des problèmes de visa les gardent en France, et le clan finit par emménager chez la grand-mère paternelle de Lorraine dans la région de la Lorraine, juste à côté de la frontière belge. Le système scolaire français rendant une urgente réintégration impossible, les enfants finissent par faire l’ensemble de leur scolarité en Belgique, située à 10 kilomètres de chez eux. Le frère et la sœur aîné-es de Lorraine, d’ailleurs, ont épousé des Belges et habitent maintenant le Plat Pays.
Très tôt, Lorraine se découvre en tant qu’artiste. Au pensionnat, à 14 ou 15 ans, la moitié de son horaire de cours (soit 16 heures sur 32) est consacrée aux arts. Par la suite, elle étudie un an aux Beaux-Arts de Bruxelles en dessin avant de réaliser une demi-année à La Cambre, l’École nationale supérieure des arts visuels de Bruxelles, en architecture d’intérieur. « Si tu veux faire de l’art en Belgique, c’est là que tu dois aller », m’explique-t-elle. Malheureusement, la pression de ce nouveau milieu use la jeune artiste, qui vit un solide burn-out et décide de laisser de côté ses études pour voyager et se découvrir. Après deux mois passés en Islande, elle revient en France et jette son dévolu sur le Canada, suivant ainsi les conseils de son père qui affirme que c’est LE pays pour apprendre à piloter. Parce que, oui, Lorraine avait alors pour objectif de suivre ses traces.
Le Québec… pour toujours
« Quand je suis partie, mon père m’a prise à part et m’a dit : “C’est un choix de vie que tu fais.” Moi, j’avais 21 ans, donc j’étais en mode “ouais, ouais”… mais il avait raison ! Très vite, c’était clair que je ne voudrais pas quitter le Québec. » En effet, après deux mois au Québec, en 2017, son choix était fait.
À la base, Lorraine venait à Trois-Rivières pour prendre des cours de pilotage, mais comme elle a besoin d’un visa, elle opte pour la voie des études et s’inscrit à l’UQTR en 2018. Après un an en loisirs, culture et tourisme, elle renoue avec ses premières amours pour réaliser en simultané un certificat en histoire de l’art et un autre en arts plastiques. Dans sa pratique artistique, elle se concentre alors sur la sculpture, le modelage et le dessin, et entreprend de sortir de sa zone de confort avec un cours d’arts performance.
Tout ce temps, par contre, les choses ne sont pas roses : comme tous les étudiants et étudiantes qui viennent de l’extérieur, elle est constamment préoccupée par son statut et ses papiers. « Même quand j’avais mon permis d’études – qui était le permis le plus facile à avoir, surtout quand je l’ai eu, c’était en 2018, ça m’avait pris 3-4 mois –, c’est bête, mais je l’avais pour 3 ans et je stressais déjà de devoir le refaire », explique-t-elle. Il fallait prévoir un plan d’action pour la suite, ne pas faire d’erreur. « On m’avait dit : “Ah, mais tu vas pouvoir demander ta résidence permanente dès que tu auras terminé tes études après trois ans !” Mais un an avant d’avoir mon diplôme : “Ah non, là, tu dois passer par un à deux ans de travail, de permis de travail ouvert, mais ça doit être un travail qualifié”. » De quoi décourager n’importe qui.
C’est pendant ses études, alors qu’elle travaille à temps partiel dans un magasin d’aliments naturels, qu’elle rencontre Andrew Buchan, le père de ma fille, Lila, avec qui, après une période de fréquentations, elle emménage. Lorraine devient dès lors une nouvelle figure parentale pour Lila, qui avait deux ans à ce moment-là. À six ans maintenant, elle ne se souvient pas d’avoir déjà existé sans sa deuxième maman.
Malgré les distractions des études et de la vie familiale, Lorraine n’abandonne pas ses projets d’aviation, mais elle préfère se concentrer sur sa pratique artistique depuis la fin de ses études, en plus de travailler au café Rosette (anciennement le marché Notre-Dame). Cela dit, depuis deux ans, un autre grand projet l’accapare : l’adorable Alma-Théa, née en juin 2024, occupe désormais toutes ses journées (et ses nuits !).
Téra, studio bien-être
À travers les obligations parentales, Lorraine trouve tout de même le moyen d’ouvrir, avec Andrew (aujourd’hui son mari), une nouvelle entreprise : Téra, studio bien-être. « On parlait depuis longtemps de lancer un projet en famille, ensemble ; Andrew, ça l’intéresse depuis très longtemps et il voudrait que les filles s’investissent à long terme, souligne-t-elle. On a lancé ça pour créer un lieu axé sur le bien-être, mais pour que ce soit simple et sans prétention. »
Actuellement, le studio – situé juste à la sortie du pont Duplessis au Bas-du-Cap – offre des cours de groupe (yoga, hula hoop), des séances de massothérapie et de sauna, des salles à louer et des événements communautaires (par exemple, des cercles de femmes). Son ouverture est récente, cela dit, et le couple se remet à peine des rénovations qui étaient nécessaires. « On n’était pas préparé-es à l’ampleur du projet ! » lance Lorraine, visiblement soulagée.
Je lui demande, à la blague, si elle compte rester au Québec, et cela la fait rire. En effet, pourquoi partirait-elle ? Avec une famille et une entreprise québécoises, il serait absurde de considérer qu’elle n’est pas bien enracinée au Québec. Et pourtant, l’incertitude se poursuit pour celle qui n’a toujours pas son statut de résidente permanente : « Ma belle-fille est québécoise, ma fille est québécoise… puis, ben, il y a moi ! C’est le stress du quotidien, de ne pas savoir, d’être dans l’attente. » Même mariée à un Canadien, elle demeure dans l’incertitude et déplore les fréquents changements dans la réglementation, changements qui gardent les gens investis ici dans un état constant de stress.
Néanmoins, l’artiste semble envisager l’avenir sereinement. Prochaine étape : trouver un équilibre entre l’entrepreneuriat et les responsabilités parentales, et l’art aussi. « Il s’agit de se sentir bien là où on est, conclut-elle, et développer Téra et être sûre que les filles sont bien », conclut-elle simplement.







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