Photo : gracieuseté Marie-André Fallu

Éric Gélinas, je l’ai connu derrière un comptoir de photo, au cours de discussions à propos de matériel et en échangeant des jokes un peu trop longues. Mais, avec le temps, chez ce vendeur de Gosselin Photo, j’ai découvert quelqu’un qui passait ses matins dans les bois, dans les marais, à observer en silence des animaux que la plupart des gens ne prennent pas le temps de regarder.

Plus je le faisais parler, plus je comprenais que ce qui l’intéressait, ce n’était pas juste la photo. C’était une façon de vivre. Une façon de ralentir. Une façon de se reconnecter avec quelque chose qu’on semble avoir oublié collectivement. Alors, dernièrement, on s’est assis ensemble pour parler des oiseaux, des loups, des orignaux, de l’éthique animale, de la forêt… mais surtout de ce besoin presque instinctif qu’on a encore, quelque part en nous, de se retrouver dans la nature.

 

Comment la photographie animalière est entrée dans ta vie ?

Avant, je faisais surtout de la photo culturelle. Des bands de musique, des pochettes d’albums, des shows dans les bars. J’ai fait ça pendant un bon bout de temps. Mais, à un moment donné, j’ai un peu perdu le feu sacré. Tu fais des contrats, mais ce n’est plus vraiment pour toi. C’est pour répondre à une demande, pour l’image de quelqu’un d’autre.

Puis, un jour, je suis parti en auto, je ne me rappelle même plus pourquoi, et j’ai vu deux grosses affaires dans le ciel. C’étaient des pygargues. Moi, dans ma tête, les aigles à tête blanche, ça existait juste aux États-Unis. Je ne pensais même pas qu’on avait ça ici. Ils planaient au-dessus de moi. J’avais un petit 70-300 dans ce temps-là. Ils sont restés plusieurs minutes au-dessus de ma tête. C’est là que le déclic s’est fait.

Après ça, j’ai commencé à m’informer sur ce qu’on avait ici comme faune. Et j’ai réalisé qu’on n’a pas besoin d’aller en Afrique pour voir des animaux incroyables. On a ça ici, autour de nous.

 

Qu’est-ce qui te fascine autant dans les oiseaux et l’ornithologie ?

L’ornithologie, ça ne finit jamais. Plus t’apprends, plus tu réalises qu’il reste encore des choses à découvrir. Chaque espèce a ses comportements, ses habitudes, sa façon de vivre. Au début, moi, c’était surtout les rapaces qui me fascinaient. Mais ça devient un un engrenage. Les oiseaux mangeoires, les espèces forestières, ceux qui vivent près des lacs… tranquillement, tu développes un intérêt pour tout ce qui vit autour de toi.

Avec le temps, tu comprends aussi que connaître un animal aide énormément pour la photo. Plus tu observes une espèce, plus tu apprends à reconnaître ses comportements, ses déplacements, ses réactions. Ça te permet d’anticiper certains moments puis d’essayer de montrer aux gens ce que toi tu vois sur le terrain.

 

Tu m’as parlé d’un homme qui t’a beaucoup marqué dans ta façon de voir les animaux.

Oui. Il m’a légué l’éthique.

Quand tu commences la photo animalière, l’adrénaline peut être forte. Tu veux faire LA photo. Puis, sans t’en rendre compte, tu peux dépasser une ligne : tu déranges l’animal. L’hiver surtout, un hibou qui s’envole parce que tu l’as poussé à bout dépense une énergie énorme. Cette énergie-là, il ne la récupère pas facilement.

Cet homme, il allait confronter les photographes directement. Peut-être durement parfois, mais il voulait faire comprendre quelque chose d’important : l’animal passe avant la photo.

 

As-tu un exemple concret où tu as appliqué cette éthique ?

Oui. Avec un harfang des neiges sur le toit d’une grange.

Je prenais mes photos à bonne distance. À un moment donné, il s’est envolé vers un champ. Tous les autres photographes ont commencé à courir après lui. Moi, je suis resté sur place. Je savais qu’il allait revenir sur son perchoir. Les autres le poussaient toujours plus loin. Finalement, il est revenu sur le toit de la grange, et c’est là que j’ai fait une de mes plus belles photos.

 

Pourquoi la nature semble faire autant de bien aux êtres humains?

Parce qu’on est faits pour ça.

Promène-toi en ville et promène-toi dans le bois. Ce n’est pas le même sentiment du tout. Dans le bois, on dirait que ton corps respire enfin. Tes poumons se remplissent autrement. Tu reviens détendu. On essaie souvent de compenser en ville avec toutes sortes d’affaires, mais la nature, elle, prend soin de toi d’une autre façon.

 

C’est quoi, une de tes rencontres animales les plus marquantes ?

Les orignaux.

Un matin, en kayak, juste avant le lever du soleil, avec la brume sur l’eau, j’aientendu craquer. J’ai vu une femelle. Puis j’ai réalisé qu’il y a aussi un mâle avec un immense panache. Je me suis approché doucement dans une baie. 

À un moment donné, le mâle est venu vers moi. Il me regardait directement dans les yeux. On s’est regardés pendant presque 10 minutes. Je sentais qu’il me disait : « C’est assez. Tu peux partir. »

 

Tu as aussi vécu des moments impressionnants avec les loups.

Oui. Au parc de la Mauricie.

Très tôt un matin, j’ai entendu comme une meute de chiens au loin. Puis un énorme hurlement de loup de l’autre côté du lac. Un frisson m’a traversé le corps.

J’entendais le loup contourner le lac pour rejoindre la meute. Les branches qui cassent. Les hurlements qui résonnent dans les montagnes. Puis, quand il a rejoint le groupe, il a lancé un grand hurlement… et après ça, plus rien.

Le silence total. C’était incroyable.

 

PHOTO : Gracieuseté de Éric Gélinas

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À mesure que l’entrevue avançait, j’avais l’impression qu’on parlait de moins en moins de photo… et de plus en plus d’êtres humains. De ce besoin étrange qu’on a tous et toutes de ralentir un peu. D’écouter. De respirer autrement.

Peut-être que la forêt ne nous parle pas avec des mots. Peut-être qu’un oiseau ne viendra jamais nous expliquer le sens de la vie. Mais, des fois, juste entendre un loup au loin, voir un harfang dans la neige ou sentir le silence d’un matin dans les bois… ça replace quelque chose en dedans.

Peut-être que c’est ça, au fond, que des photographes comme Éric Gélinas essaient vraiment de capturer. Pas juste une image. Un lien.

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