
Il y a 15 ans, Marie-Laurence Ouellet s’entraînait avec les garçons, faute d’un groupe féminin complet de soccer pour les filles. Aujourd’hui, son école en compte trois ! C’est dans ce contexte que La tête dans les nuances a consacré son épisode du 22 avril dernier à faire le portrait de cette transformation. Au studio de nousTV / Cogeco, l’animateur Robert Aubin a réuni trois expertes du milieu sportif québécois : Patricia Landry, directrice du haut niveau féminin chez Baseball Québec, Stéphanie Poirier, directrice du hockey féminin et du développement chez Hockey Québec, et Marie-Laurence Ouellet, entraîneuse adjointe de l’équipe féminine de soccer les Patriotes et enseignante à l’Académie des Estacades.
Des chiffres qui racontent une révolution tranquille
Dans chacune des disciplines représentées par les invitées, les statistiques témoignent d’une croissance réelle. Baseball Québec comptait, au moment de l’enregistrement, plus de 6 200 jeunes filles inscrites, un total qui dépasse à lui seul l’ensemble des inscriptions féminines de toutes les autres provinces canadiennes réunies ; la création de l’Académie de baseball du Canada pour le secteur féminin, en 2021, a d’ailleurs marqué un tournant important. Du côté du hockey, on approchait les 10 000 joueuses au Québec, après des hausses annuelles pouvant atteindre 20 %. Au soccer, les Patriotes ont vu leurs rangs se transformer : là où on peinait à former un seul groupe féminin il y a une quinzaine d’années, on compte désormais deux ou trois groupes complets de joueuses qui s’entraînent quotidiennement. Selon un rapport de Femmes et sport au Canada, le marché du sport professionnel féminin au pays a doublé entre 2023 et 2025, et pourrait dépasser le demi-milliard de dollars d’ici 2030.
La professionnalisation comme horizon accessible
L’avènement de la Ligue professionnelle de hockey féminin a marqué un moment charnière. Il y a à peine quelques années, les joueuses devaient assumer elles-mêmes le coût de leur équipement pour participer à des ligues sans salaire ; elles évoluent maintenant dans un cadre de professionnalisation à temps plein. Pour Patricia Landry, le chemin parcouru est indéniable, mais la manière de mesurer le progrès doit changer. Elle a dénoncé la tendance à évaluer la valeur du sport féminin à l’aune du sport masculin : « C’est comme si la valeur en 2026 d’une fille est encore en fonction de la valeur d’un garçon. Ça n’a aucun sens. »
La rétention : un défi persistant
Malgré ces avancées, les jeunes filles continuent de décrocher du sport en plus grand nombre que les garçons, notamment entre 13 et 14 ans. Deux raisons principales de ce phénomène ont été évoquées : l’affiliation sociale (quand une amie abandonne, les autres tendent à suivre) et la difficulté de se reconnaître dans des corps en transformation, dans un monde qui valorise peu la musculature féminine. Marie-Laurence Ouellet a insisté sur le rôle déterminant des modèles : « Les jeunes filles vont participer à une discipline sportive parce qu’elles vont voir des modèles. Maintenant, les modèles sont présentes. » Des visites de joueuses de La Victoire de Montréal à l’Académie des Estacades, il y a quelques mois, ont illustré concrètement cette dynamique.
Entraîner au féminin, repenser les pratiques
La discussion a aussi mis en lumière une réalité souvent ignorée : environ 6 % seulement des études sur l’activité physique portent sur des femmes, ce qui a conduit à des modèles d’entraînement largement pensés pour des corps masculins. Ce décalage a des conséquences directes, notamment sur les risques de blessures aux ligaments croisés, qu’on sait maintenant liés au cycle menstruel des athlètes, un sujet encore tabou dans bien des vestiaires. La question de la place des femmes comme entraîneuses demeure également préoccupante : moins de 5 % ou 6 % des personnes qui entraînent une équipe de hockey sont des femmes. Stéphanie Poirier a identifié une barrière structurelle : « Les femmes sentent peu qu’elles ont leur place, sentent peu qu’elles sont accueillies, à cause de la très grande proportion d’hommes. »
Un écosystème à bâtir pour elles
Les trois expertes ont convergé sur un point fondamental : il ne suffit pas de créer des ligues professionnelles pour assurer l’avenir du sport féminin. Il faut construire un écosystème complet, de l’offre récréative de quartier jusqu’aux ligues d’élite, qui s’adressent à toutes, qu’elles aspirent à une carrière professionnelle ou simplement au plaisir du jeu entre amies. La diversité constitue également un enjeu de taille : le soccer, sport accessible et sans frontières culturelles, est bien positionné pour rejoindre une clientèle large ; le hockey et le baseball, ancrés dans des réalités plus nordiques ou spécialisées, doivent développer des approches adaptées. Derrière les statistiques, les trois invitées ont surtout rappelé une évidence trop souvent oubliée : le sport féminin ne doit pas se définir en fonction de celui des hommes, il mérite d’exister pleinement, pour ce qu’il est.
BLOC CITATIONS
Patricia Landry
« C’est comme si la valeur en 2026 d’une fille est encore en fonction de la valeur d’un garçon. Ça n’a aucun sens. »
Stéphanie Poirier
« Les femmes sentent peu qu’elles ont leur place, sentent peu qu’elles sont accueillies, à cause de la très grande proportion d’hommes. »
Marie-Laurence Ouellet
« Les jeunes filles vont participer à une discipline sportive parce qu’elles vont voir des modèles. Maintenant, les modèles sont présentes. »
*
Djocaris Théodore, journaliste
Initiative de journalisme local











Vous devez être connecté pour laisser un commentaire. Se connecter