Rencontre d’un artiste extrêmement discret, mais dont le talent n’est même plus à discuter, quelqu’un qui réussit à fixer la beauté du monde du bout de ses doigts, sur des toiles qui reprennent vie par la couleur et les coups de crayon qu’il fait valser avec une précision extraordinaire, un peu comme les aiguilles de l’horloge du temps.

Observer, apprendre et transmettre : des gestes au cœur du parcours de Raymond Weizineau, qui a lui-même découvert l’art dès l’enfance en regardant ses grands-parents et sa mère créer. Une passion qui traverse les générations. (photo:David Leblanc)

(Photo: David Leblanc)
Raymond, il y a beaucoup de minutie et de détails dans tes oeuvres. D’où vient ce talent-là? Est-ce que ça remonte à ton enfance?
Ça sort de quand j’étais jeune. Mes grands-parents, ma mère, mon grand-père, eux autres, c’étaient des artisans. Mon grand-père travaillait sur les raquettes, les canots d’écorce. Puis ma grand-mère, elle faisait des paniers d’écorce, des mocassins, puis des mitaines avec la peau d’orignal. Ma mère aussi faisait des mitaines, des mocassins, puis du perlage.
Moi, j’ai tout le temps baigné là-dedans en les voyant. Ils ne me montraient pas comment faire. Je faisais juste les observer. C’est de là que ça vient.
Donc, tu as appris en les regardant travailler, sans nécessairement qu’ils t’enseignent leurs techniques. Est-ce que tu essayais déjà de reproduire ce qu’ils faisaient?
J’ai commencé à en faire aussi quand j’étais plus jeune. Comme mon grand-père fabriquait des objets, moi, je faisais des petites créations en papier, en carton. Je faisais des petits canots, des choses de même. Puis je faisais aussi des raquettes avec des morceaux de bois, à côté, pour montrer que j’étais capable aussi.
Sauf qu’ils voulaient jamais que je touche à leurs créations. Ils ont jamais voulu que je joue après leurs raquettes qu’ils étaient en train de faire. Ils disaient : « Non, non, touche pas! » Il fallait pas. Sauf que moi, à côté, je faisais tout ça en carton, en papier.
C’est de là que ça m’a donné le goût d’en faire. J’en ai tout le temps fait.
Et à quel moment as-tu commencé à développer ton propre travail artistique, avec le dessin, la peinture et la sculpture?
Depuis que je suis jeune que je fais du dessin. Mais le dessin, j’ai comme arrêté un peu. Puis la peinture, j’ai commencé vraiment à en faire en 2006. J’ai commencé à en faire un peu, puis la sculpture aussi.
Au fil des années, j’ai jamais arrêté de faire de la sculpture.
Quand j’avais 15 ou 16 ans, j’avais fait une sculpture en bois. Puis, ben drôle, cet été, je l’ai revue dans un kiosque. Un monsieur vendait ça à Wendake. C’est moi qui avais fait ça quand j’avais 15 ou 16 ans! Je capotais.
J’avais vendu ça, je pense, 45 piastres. Puis là, lui, il vendait ça 250. Je trouvais ça drôle.
C’est juste pour dire que ça fait longtemps que j’en fais pareil, sans savoir.
Tu as touché à plusieurs formes d’art et à différents matériaux. Qu’est-ce qui t’intéresse dans cette diversité?
J’en ai fait tellement, des peintures, de la sculpture, toutes sortes de créations. Je travaille aussi sur le bois, j’aime ça travailler sur le bois. Puis sur la pierre, des personnages, des bâtons de marche, plein d’autres choses.
Les sculptures, j’en ai fait tellement. Je sais pas combien j’en ai fait.
Ton travail prend ses racines dans les savoir-faire de tes ancêtres, mais on sent aussi que tu as développé ta propre manière de créer. Comment ton art a-t-il évolué avec les années?
J’ai commencé un peu à faire comme artisanal. Comme j’ai dit, je faisais tout le temps des créations autochtones.
Mais j’ai continué là-dedans pareil, sauf que j’ai comme un peu modernisé, un peu différemment. C’est sûr que j’ai fait des voyages ailleurs aussi pour voir les autres cultures. Il y a des choses qui m’ont donné l’inspiration de faire de cette manière-là.
J’en ai fait de différentes manières, de toutes sortes de créations que je faisais pas avant.
J’ai un ami, monsieur Paquette. Lui, c’est lui qui m’a donné le goût d’essayer des techniques que j’avais jamais faites. Chez eux, c’est un vrai musée. Il y en a tellement, des objets que j’aurais jamais imaginé faire.
J’étais tout le temps en train de faire ce que je connaissais, mais lui, il m’a poussé plus loin.
Quand tu regardes le Raymond d’aujourd’hui et celui qui commençait à créer il y a plusieurs années, qu’est-ce qui a le plus changé dans ta façon de travailler?
La grande différence, c’est qu’aujourd’hui, je suis moins pressé. Avant ça, j’étais comme pressé de faire ce que je faisais.
Aujourd’hui, je suis plus patient parce que ça prend vraiment de la patience pour travailler, puis j’aime ça. Je serai jamais tanné de faire de la peinture, jamais.
Mes œuvres qui sont là sont pas finies. Je pourrais continuer encore un an, deux ans, trois ans dessus, jusqu’à temps que j’aie fini.
C’est particulier parce que, quand je regarde tes toiles, j’ai l’impression qu’elles sont terminées. Pourtant, toi, tu vois encore des choses à ajouter. Qu’est-ce qui te pousse à toujours vouloir aller plus loin?
Il me semble qu’il faut tout le temps que je m’améliore, tout le temps travailler sur quelque chose. Il faut que j’avance pareil, en regardant ce que j’ai fait en arrière.
Il y a des choses qu’il faut pas que je refasse. Je vais le faire d’une autre façon, d’une autre manière. Puis on dirait que je suis tout le temps comme ça.
Parce que quand j’étais jeune, mon grand-père, lui, c’était tout le temps la perfection. Il m’obligeait pas, mais il nous disait d’être travaillants, de jamais arrêter. C’est pour ça que je suis de même.
À la maison, je suis comme ça tout le temps. Je travaille, j’arrête pas. Il faut le faire tout de suite, pas demain, ni après-demain. Il faut le faire là, maintenant.
J’attends pas pour le faire, je le fais.
J’ai remarqué que la forêt occupe une grande place dans tes œuvres. Tu sembles voir des détails que bien des gens ne remarqueraient même pas. Est-ce que ça vient de ta façon d’avoir grandi dans le bois?
C’est parce que quand tu vis dans la forêt, tu vois les choses différemment.
Moi, j’enseignais avant. On amenait des jeunes dans le bois, tu sais, des jeunes qui avaient jamais sorti. Eux autres, ils disaient : « Je suis perdu, c’est tout pareil, pareil, pareil. »
Un enfant va aller mettre son collet, il va jamais le retrouver parce que, pour lui, les arbres, c’est pareil. Ils sont tous identiques.
Tandis que moi, parce que j’ai vécu dans le bois quand j’étais jeune, je vois la différence.
Puis la différence, c’est ça que, dans mes toiles, je vois tout le temps. Hop! Il a fallu que je rajoute ça. Puis je travaille dessus, puis on dirait que ça finit jamais.
Il y a déjà des amis qui me disent : « Ah Raymond, il faut que t’arrêtes! » Tu sais, des amis qui me connaissent. Ils disent : « Arrête, c’est assez, sinon tu vas jamais arrêter! »
Tu parles beaucoup de l’observation. Quand tu étais jeune, comment tes grands-parents t’ont-ils appris à regarder la forêt et à t’y retrouver?
Moi, c’est ce que je fais tout le temps. Je suis attentif à ce qui nous entoure. S’il y a une différence, je vais le savoir tout de suite. Ça n’était pas là.
C’est pour ça que, dans la forêt, mes grands-parents se sont jamais perdus dans le bois parce qu’ils observaient où ils s’en allaient.
Parce qu’avant ça, dans le bois, quand j’étais jeune, c’était pas bûché. Il y avait pas d’indications, telle passe, telle passe. Pour nous autres, c’était comme pareil, mais mes grands-parents, eux autres, ils se perdaient jamais.
Je me demandais comment est-ce qu’ils faisaient.
Je m’en souviens, quand on allait dans le bois, on marchait longtemps dans la forêt, tu sais, pas des petits boisés. Je me demandais comment est-ce qu’ils faisaient pour pas se perdre, pour retrouver leurs collets. Ils retrouvaient tout le temps leur chemin.
Mais aujourd’hui, c’est plus pareil dans le bois. C’est différent.
En regardant certaines de tes peintures, j’ai remarqué que tu places souvent un personnage ou un animal à l’avant-plan, puis qu’il se passe autre chose derrière. On dirait que tu fais cohabiter plusieurs époques dans une même image. Est-ce que c’est une façon de raconter l’histoire d’un territoire?
Oui, c’est un peu ça.
J’essaie de dire une histoire parce que quand tu t’en vas à une place, c’est toujours qu’il y a ça, mais avant ça, il y avait ça. Maintenant, il y a ça.
C’est ça que je dis tout le temps.
On dirait que l’environnement, il faut vraiment être attentif à ce qui nous entoure. Moi, c’est ce que je fais tout le temps.
Quand tu commences une nouvelle toile, est-ce que tu sais déjà ce que tu veux raconter ou est-ce que l’image se construit au fur et à mesure que tu travailles?
C’est parce que quand je commence une création, j’ai déjà une image qui est projetée. C’est ça que je vais rajouter là. Telle chose va là. Lui, il faut qu’il soit là.
C’est comme ça que je fonctionne. Sinon, ça marche pas.
Les toiles que vous voyez ici, dans l’exposition, je pourrais encore travailler dessus. Mais à un moment donné, il faut que j’arrête. Je me dis : « Non, je vais jamais finir. »
Après toutes ces années à créer, qu’est-ce que ça représente pour toi de voir tes œuvres exposées et de pouvoir les partager avec les gens?
Je pense que je dirais de venir voir parce que je suis comme fier. Je suis fier de ce que je fais pareil.
Je suis fier de ce que je suis devenu, puis de ce que je vais devenir plus tard.
Parce que quand je vais mourir, je le dis bien, je vais être mort, mais mes œuvres vont être encore là. Dans 10 ans, dans 20 ans, je vais être mort, mais mes créations vont être encore là.
Tandis que si j’avais pas fait ça, personne va se souvenir de moi.
Tu as aussi participé à un projet avec la Monnaie royale canadienne. Est-ce que cette idée de laisser une trace prend encore plus de sens quand tu vois ton travail reproduit sur un objet qui pourrait traverser les générations?
Comme j’ai fait avec la Monnaie royale, j’ai fait une pièce en or.
Dans 100 ans, dans 200 ans, cette pièce-là, mon travail va être encore là. C’est gravé sur le métal.
Je me dis, mes œuvres, c’est la même chose.

Pour Raymond Weizineau, l’art est une histoire
de patience, d’observation et de transmission.
Inspiré par les savoir-faire de ses ancêtres et son
enfance en forêt, l’artiste peintre et sculpteur crée
des œuvres d’une minutie remarquable. (Photo: David Leblanc)
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Et c’est après cette dernière réponse que j’ai compris que l’entrevue prenait fin. Un peu comme le soleil qui se couche au bout d’un lac, quand les épinettes noires apparaissent comme des reflets de dents qui découpent le ciel.
Il hoche la tête et me remercie avec son sourire, avant de retourner travailler à l’installation de son exposition.
Pour découvrir l’exposition
Kictermohin, une exposition de Raymond Weizineau, artiste peintre et sculpteur, est présentée dès maintenant et jusqu’en février 2027 à l’Espace culturel Onikam, situé au 500, avenue Brunet, local 001, à Shawinigan.







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