C’est au studio nousTV / Cogeco de Trois-Rivières que La tête dans les nuances, table ronde mensuelle animée par Robert Aubin, a consacré son sixième épisode de la saison 6 à une question brûlante : assistons-nous sans réagir à une dérive du modèle occidental ? Réuni-es autour de la table le 27 mars 2026, la députée Ruba Ghazal (Québec solidaire, circonscription de Mercier), l’historien et éditeur David Murray (Écosociété) et l’économiste-sociologue Éric Pineault, professeur à l’UQAM, ont livré une réflexion aussi lucide qu’inquiète, nourrie de l’essai collectif Avant d’en arriver là, un ouvrage sur le péril fasciste réunissant 19 auteur-es de la gauche québécoise.
Nommer ce qui se passe sans perdre en nuances
L’une des premières questions soulevées a été celle du vocabulaire : faut-il parler de fascisme, de néofascisme, de populisme autoritaire ? David Murray a rappelé que le terme « fascisme » est historiquement ancré dans une conjoncture très précise, l’Italie des années 1920, et qu’il n’est pas toujours aisé de le plaquer sur des phénomènes contemporains. Il a toutefois noté que des historien-nes de renom, longtemps réticent-es à utiliser ce mot pour qualifier le mouvement MAGA, en sont venu-es à le faire après les événements du 6 janvier 2021 au Capitole.
Éric Pineault a renforcé cette prudence analytique, soulignant qu’un concept peut éclairer certains aspects d’une réalité mais en obscurcir d’autres. Les trois interlocuteur-trices ont convenu qu’il faut dresser une cartographie plus fine des mouvements d’extrême droite, en distinguant, parmi leurs adeptes, ceux et celles qui en épousent les thèses les plus radicales de ceux et celles qui y trouvent simplement une réponse à leurs conditions matérielles difficiles.
Reprendre le terrain de l’économie
Un constat a rapidement traversé les échanges : la gauche a trop souvent cédé le terrain économique à la droite. Ruba Ghazal, forte d’une quinzaine d’années de militantisme dans les usines et les ateliers avant de devenir députée, a insisté sur la nécessité de renouer avec les travailleuses et les travailleurs. Éric Pineault a quant à lui plaidé pour une meilleure littératie économique à gauche, en évoquant des politiques industrielles structurantes, des coopératives de construction, le logement hors marché et l’économie sociale comme autant d’alternatives au modèle du profit à court terme.
Ploutocratie et médias : le pouvoir des très riches
Le quatrième segment de l’émission a mis en lumière un autre angle de la dérive actuelle : la concentration du pouvoir économique et médiatique. Éric Pineault a rappelé que la question n’est plus seulement celle de la lutte des classes au sens classique, mais d’une fracture béante entre d’un côté une ploutocratie qui contrôle à la fois les leviers du capitalisme et les instruments de communication les plus puissants, et de l’autre le reste de la population. Comme l’a résumé l’animateur Robert Aubin en introduction du segment, quand une poignée de milliardaires fixent les priorités médiatiques et économiques, la loi de l’offre et de la demande se réduit à une formule cynique : « Je t’offre et je te demande. »
Face à ce constat, Pineault a avancé que la gauche doit investir le terrain de l’économie avec autant d’audace que celui de la culture, en proposant un modèle de développement fondé sur des entreprises plus démocratiques, un État interventionniste et des outils de capital socialisé, comme la Caisse de dépôt ou les fonds de solidarité.
Un discours anti-migrants qui se normalise
L’un des moments les plus saisissants de la table ronde a été la mise en garde de Ruba Ghazal sur la vitesse à laquelle le discours anti-migrants s’est normalisé dans l’espace politique québécois. Elle a décrit comment des partis qui ne se réclament pas du racisme tiennent pourtant des discours qui en reproduisent les effets. David Murray a précisé que le Québec n’en est pas encore aux manifestations de violence observées en France, mais que le rythme d’accélération est lui-même préoccupant, et que ce qui prend 20 ans là-bas peut désormais arriver ici en deux ou trois ans.
Cultiver l’espoir sans fermer les yeux
Malgré ce diagnostic sombre, les trois invité-es ont refusé le fatalisme. David Murray a rappelé que les moments de forte mobilisation sociale ont historiquement coïncidé avec les percées progressistes les plus significatives, citant notamment la mobilisation autour du programme Expérience québécoise. Éric Pineault a plaidé pour « une économie qui fonctionnerait pour tout le monde, incluant les caribous », construite sur la démocratie et le développement économique autocentré dans les régions. Ruba Ghazal, elle, a conclu avec une conviction sans équivoque : « On n’a pas le choix d’avoir de l’espoir, surtout pour nos jeunes. »
La tête dans les nuances est une production de La Gazette de la Mauricie en collaboration avec nousTV / Cogeco, sous la conception d’Isabelle Padula.
Les citations de la tête dans les nuances

Ruba Ghazal
« On n’a pas le choix d’avoir de l’espoir, surtout pour nos jeunes. »
« C’est important qu’on soit pas seul-es. La gauche, ce n’est pas juste les partis politiques. »

David Murray
« Le meilleur remède, c’est de cultiver le lien entre nous, l’esprit de communauté. »

Éric Pineault
« Une économie qui fonctionnerait pour tout le monde, incluant les caribous. »
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Djocari Laurys Théodore, journaliste
Initiative de journalisme local









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