À l’occasion du 50e anniversaire des Jeux de la XXIe Olympiade tenus à Montréal, première ville canadienne à obtenir l’évènement (et deuxième ville francophone après Paris à les recevoir), il est intéressant de revenir sur certains de ses éléments moins connus, et parfois moins reluisants.
L’obtention
Le maire Jean Drapeau avait déjà fait beaucoup de choses pour sa ville (l’inauguration de la Place des Arts en 1963, l’ouverture du métro en 1966, la venue de l’Expo universelle en 1967). Dès 1966, il dépose la candidature de Montréal pour obtenir les Jeux de 1972 (qui iront finalement à Munich et qui se termineront dans un bain de sang en raison d’attaques terroristes: un commando palestinien a assassiné 11 membres de l’équipe olympique israélienne).
Montréal avait déjà tenté sa chance en 1929 pour obtenir les Jeux d’hiver de 1932, à nouveau en 1933 puis encore en 1939 et en 1949, mais sans succès. Drapeau récidive alors en 1970 pour une cinquième tentative. Après un premier tour serré (28 voix pour Moscou, 25 pour Montréal et 17 pour Los Angeles), c’est finalement Montréal qui l’emporte 42 à 28, le 12 mai 1970, grâce à l’appui massif des pays francophones d’Afrique pour la métropole québécoise. Pour l’anecdote, c’est la première fois qu’un maire qui a fait la demande d’obtenir les Jeux pour sa ville est toujours en poste au moment de la cérémonie d’ouverture!
Une rumeur circule selon laquelle Moscou s’était désistée, mais la capitale russe aura finalement ses Jeux en 1980, qui seront aussi boycottés par les États-Unis pour d’autres raisons politiques: notamment la Guerre froide et l’invasion soviétique de l’Afghanistan.
Les controverses
D’abord, il y a le cas de Taïwan, qui souhaitait concourir, comme à l’habitude, sous le nom de «République de Chine», mais le Canada, alors sous la gouverne de Trudeau père, ne reconnaît pas l’existence de Taïwan en tant que pays. «En reconnaissant officiellement la Chine populaire [le 28 mai 1976], Trudeau privilégie les intérêts commerciaux et politiques de son pays au détriment de l’esprit olympique et met le CIO devant le fait accompli.» On propose alors un compromis aux Taiwanais, mais la délégation refuse et rentre chez elle.
Ensuite, le 3 juillet, Montréal subit un boycott de la part de 13 pays africains qui contestent la présence de la Nouvelle-Zélande, dont l’équipe de rugby faisait une tournée en Afrique du Sud, coupable de l’apartheid. Ce pays est alors lui-même banni des Jeux olympiques depuis 1964 tout comme la Rhodésie (aujourd’hui le Zimbabwe) en raison de leur racisme. Après des négociations diplomatiques, l’Irak et 26 pays africains décident de ne pas participer aux épreuves¹. Le problème est que 700 athlètes africains sont déjà sur place, et certains ont même commencé la compétition avant de décider (ou d’être contraints) de quitter les Jeux. Finalement, seulement deux pays africains vont y participer: le Sénégal et la Côte d’Ivoire². Il s’agit du premier boycott politique d’envergure pour les Jeux olympiques modernes.
Au final des J.O., le Canada arrive au 27e rang avec 11 médailles, soit 5 d’argent et 6 de bronze – pour la première fois, le pays hôte n’obtient pas l’or. Un total de 6 084 athlètes de 92 nations (dont 391 Canadiens et Canadiennes), 198 compétitions dans 21 sports. C’est le plus petit nombre de pays aux Jeux depuis ceux de Rome en 1960. On se souvient aussi de la gymnaste roumaine Nadia Comăneci qui était ressortie héroïne des jeux: à 14 ans, elle a été la première athlète à obtenir une note parfaite à une épreuve de gymnastique dans un cadre olympique.
Fait méconnu, pour la première et seule fois dans l’histoire, la flamme olympique est partagée électroniquement d’Athènes à une torche à Ottawa, et l’événement est retransmis en direct à la télévision. Toutefois, elle va s’éteindre pendant une heure, le mardi 27 juillet, en raison de la forte pluie lors des cinq ou six derniers jours des Jeux. Un employé l’a rallumée avec son briquet, mais il a fallu aller chercher la «vraie» flamme entreposée dans un bureau du stade.
Les Jeux olympiques comprennent aussi un volet «arts et spectacles». De jeunes artistes désiraient montrer une vision plus moderne dans une exposition publique en plein air intitulée Corridart, une sorte de «corridor d’art» de huit kilomètres de long sur la rue Sherbrooke, conçu par une soixantaine d’artistes. Toutefois, cela déplait fortement à Drapeau qui, dans la nuit du 14 juillet³, envoie plusieurs employé-e de la ville retirer ces œuvres: les plus importantes sont détruites, la plupart se retrouvent au dépotoir…
Et qui se rappelle l’œuvre composée par André Mathieu, le «Mozart canadien», adaptée pour la cérémonie d’ouverture et jouée par le célèbre jazzman montréalais Vic Vogel? Pour la cérémonie de fermeture, un concours musical est aussi organisé et donne gagnante la pièce Je t’aime, écrite par Jean Robitaille, composée par Christian Saint-Roch et interprétée par Estelle Sainte-Croix, 21 ans, chanteuse du collectif Ville Émard Blues Band. Dans la chanson, on entend notamment les mots «je t’aime» en 19 langues dont l’inuit, le créole, le japonais, l’arabe, l’hébreu, le norvégien, etc.
Étant donné le caractère «provincial» du Québec, le Comité international olympique avait interdit la présence du fleurdelisé, le drapeau québécois, dans le stade olympique. Heureusement, grâce à un reportage d’Infoman⁴, ce dernier révélait que Michel Galarneau, régisseur lors des J.O., avait fourni un drapeau immense (bien plus gros que les autres), le cachant sous les estrades, qui a été hissé illégalement avant la dernière journée pour les épreuves équestres. Certaines photos témoignent de cet acte subversif, mais satisfaisant!
Le stade
Les Jeux olympiques montréalais se déroulent du 17 juillet au 1er août 1976 dans un stade conçu par l’architecte français Roger Taillibert (1926-2019), d’une capacité de 56 000 à 65 000 places selon l’aménagement. C’est également Roger Taillibert qui conçoit la piscine olympique ainsi que le vélodrome (qui aura un toit pour la première fois dans l’histoire des Jeux).
Le travaux du stade débutent en avril 1973, seulement trois ans avant l’ouverture officielle. En 1975, les syndicats de la construction brandissent la menace d’une grève générale sur tous les chantiers du Québec. Le 15 novembre, le gouvernement québécois prend en main les travaux de construction qui seront minés par plusieurs scandales financiers. À ce sujet, il faut absolument relire le rapport de la Commission du juge Albert Malouf⁵, en 1980, mise sur pied par le gouvernement de René Lévesque pour faire la lumière sur cette gestion. De plus, le chantier du stade sera paralysé par des grèves importantes totalisant 150 jours et l’on compte au moins 11 travailleurs sur les 2 000 ouvriers et ouvrières de ce chantier qui sont décédés⁶.
Par conséquent, pour la première fois de l’histoire olympique, les Jeux ont lieu dans un stade non terminé, en 1976. En effet, il faut attendre encore une décennie pour que la tour du stade soit finalement achevée, le 15 avril 1987. Elle est aujourd’hui un symbole fort de Montréal, comme peut l’être à certains égards la tour Eiffel à Paris (qui a aussi failli être détruite). D’une hauteur de 145 mètres et avec un angle d’inclinaison de 45 degrés, la tour du stade est encore de nos jours la plus haute tour inclinée au monde, battant la tour de Pise (58 mètres).
Le budget initial, incluant la construction d’infrastructures, était de 120 millions de dollars à l’époque, mais le coût final est estimé selon la Commission Malouf à 1,350 milliard de dollars! Sans surprise, le stade olympique devient rapidement synonyme de «gouffre financier»⁷ et sera entièrement payé seulement le 14 novembre 2006, soit 30 ans plus tard, notamment grâce à une partie des revenus de l’impôt sur les cigarettes. Certaines personnes diront que c’est «l’échec financier le plus lourd de l’histoire de l’olympisme»!
Même si Jean Drapeau avait convaincu la population que les J.O. ne coûteraient pas un sou aux contribuables⁸, le stade montréalais a coûté l’équivalent de 10 stades semblables aux États-Unis. Il est ainsi devenu l’un des amphithéâtres les plus coûteux de la planète, soit 1,6 milliard de dollars auxquels s’ajoutent les 870 millions investis en 2024 pour son troisième toit et le remplacement de l’anneau technique. En 2009, un rapport de la Ville de Montréal conclut que démolir le stade coûterait environ 2 milliards de dollars… Enfin, espérons que cet édifice mal-aimé des Québécois puisse réintégrer notre patrimoine sportif et culturel.
Sources:
- Pascal Boniface. JO politiques, Paris, 2012, 254 p.
- Jean-Patrice Martel. Raconte-moi les Jeux olympiques de Montréal, Les Éditions Petit Homme, 2016, 142 p.
- Stéphane Baillargeon. «La honteuse affaire Corridart», Le Devoir, 24 février 2026.
- Infoman
- Commission Malouf-1980
- Radio-Canada. «Enquête de 1976 sur les coûts du Stade olympique de Montréal» (26 minutes), 21 avril 1976.
- Radio-Canada. «Les Jeux olympiques de Montréal, 50 ans plus tard: retour dans nos archives», mai 2026.
- Stéphane Baillargeon. «Montréal 1976. Une épreuve olympique: des Jeux (pas toujours) bien faits», Le Devoir, 26 mars 2026.







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