Soraya Kettani – Opinion – mai 2021

Au début du mois d’avril, l’Université du Québec à Montréal  (UQAM) a instruit une poursuite judiciaire à l’encontre de Hélène Boudreau, une de ses étudiantes en arts visuels ainsi qu’une requête d’amende pour dédommagement de l’ordre de 125 000$. Scandalisée, l’UQAM lui reprochait d’avoir utilisé le logo de l’établissement pour promouvoir ses photos sur son compte OnlyFans, des photos que l’université juge pornographiques et contraires aux valeurs de l’institution.

Credits : BalkansCat, Getty Images

Les faits, d’abord les faits

S’en est suivi un large mouvement organisé en soutien à Hélène Boudreau. Une manifestation de militantes en sous-vêtements a notamment eu lieu à l’UQAM pour protester contre la poursuite initiée par l’institution. Plusieurs personnalités publiques ont également volé au secours de la jeune femme. De très nombreuses réactions ont ponctué ce qui était rapidement devenu une affaire, à travers le lancement entre autres du hashtag #papaUQÀM.’ L’université a alors procédé à une deuxième journée de suspension exceptionnelle de cours. Pour sa part, Hélène Boudreau affirme ne pas avoir sciemment utilisé le logo de l’UQAM dans l’intention de  promouvoir son compte OnlyFans, bien au contraire : le photographe qui a pris ses clichés, et qui, pour le détail était rémunéré par l’UQAM, aurait au départ refusé la requête formulée de Hélène Boudreau, de se livrer à une prise de photo avec seins dénudés. Pensant mieux faire, il lui aurait alors suggéré, pour réduire le risque du choc moral, de ne consentir à dénuder que la moitié inférieure de son buste.

Il est certain que dans cette affaire, il a davantage été question de Hélène Boudreau que de l’UQAM. Son passage en enfilade sur les plateaux radio a donné de la voix à ses choix. Une résonance amplifiée par la foule des supports qu’elle a reçus en soutien. Toutefois, il serait également plausible que le tas de poussière levé par ce mouvement ne soit que la  conséquence du mutisme d’une majorité silencieuse. Mais cela, on ne le saura jamais, ou presque, jamais dans les faits : L’UQAM n’a pas livré publiquement de prises de positions fermes sur la question, et aucun mouvement de revendications, de protestation contre Hélène Boudreau, ou de soutien à l’UQAM, a été organisée. Mais si nous nous accordons d’autres angles de lecture, nous constaterons que les acteurs ayant permis d’ordonner ce désordre sont bien plus nombreux que nous ne le voyons.

Hélène Boudreau estime n’avoir nui, ni à l’image ni à la réputation de l’université, car elle tire le principe d’autorité auquel elle se soumet, d’une autre source de légitimité, à savoir les réseaux sociaux. Si la photo en question a été acceptée pendant des mois par les réseaux sociaux, sans éprouver ni de restriction ni de censure de la part de ceux-là, c’est que sa photo ne devait troubler par conséquent aucun ordre moral, estime-t-elle. Et la question est bien là. C’est ainsi donc que désormais, par glissement, la légitimité morale des réalités virtuelles, supplante et éclipsent,  les valeurs normatives des institutions réelles traditionnelles. Que vaudront des institutions comme l’UQAM, dont les symboles ne sont pas à énumérer tant ils sont forts et nombreux, mais par extension, l’ensemble des autres institutions normatives? Il est nécessaire de commencer désormais à constater et à accepter, qu’un monde superposé, a depuis plusieurs années déjà, commencé à prendre place, en parallèle à notre vivant, mais qui avance visiblement, de plus en plus vite, et de plus en plus fort. À un moment donné, ces nouvelles institutions du monde virtuel devront livrer leurs raisons, car elles croisent de plus en plus les raisons publiques de nos sociétés privées. Tout comme il s’impose également à nos institutions réelles, de remettre en question leurs normes établies et sédimentées dans le contrat social, en vue de maintenir la pérennité de la stabilité sociale, dans le cadre de démocraties libérales affirmant célébrer une pluralité de doctrines. Les réalités virtuelles deviendront possiblement des réalités plus vivantes que les réalités du vivant courant de chacun d’entre nous. Pour le cas de Hélène Boudreau par exemple, qui estime qu’il est de son libre choix de faire de son corps un outil lui permettant d’accéder à toutes ses possibilités, avec l’autorité que lui offre les réseaux sociaux, il n’est plus nécessaire pour elle donc de devoir agir selon les normes et l’autorité de nos institutions réelles traditionnelles, ni de dissocier selon certaines lois, son «corps » de son « esprit ».  Bien davantage, de cette autorité que représente l’UQAM, peu lui importe, car elle considère que le diplôme que l’université lui a remis ne lui offrira certainement pas de meilleures possibilités pour ce qu’elle souhaite entreprendre dans sa vie de tatoueuse et d’artiste.

Accéder aux possibilités du monde virtuel permet de contrecarrer les domaines d’inaccessibilité dans le monde réel. Nous constatons, par ce cas-ci, mais dans bien d’autres domaines, que les deux mondes commencent de plus en plus à se chevaucher, à se rogner des espaces de vie commune, l’un au détriment d’un autre, au point que l’UQAM a décidé de suspendre ses poursuites, sous l’embarras produit par les soutiens massifs en faveur de Hélène Boudreau, des soutiens médiatiques notamment. Chacun criant à l’intimidation idéologique. Tous scandant au rappel de ce qui se passe depuis plusieurs années, les dénonciations pour harcèlement,  le blanchiment des agresseurs, les 8 féminicides recensés en huit  semaines au Québec, et la délation du système patriarcal. Pourtant, l’étudiante n’aurait-elle pas dû demander une autorisation d’exploitation, virtuelle, mais non moins réelle,  du logo de l’UQAM, pour son usage personnel? Pour autant, l’UQAM, qui est aussi libre de chercher à produire un comportement en accord avec les objectifs qu’elle poursuit, avait-elle tort de dénoncer ce comportement ? Le problème qui s’est déplacé sur l’espace de bataille du genre et de l’égalité des sexes aura en plus à se déplacer un peu plus loin, sur l’espace de la raison publique virtuelle.

«Tout ça pour ça ? » pourrions-nous penser

Notre réflexion ne sera certainement pas nourrie par cette seule affaire-ci. Par une entente mutuelle, l’UQAM s’est engagée à renoncer à toute réclamation en dommages-intérêts et dommages punitifs. De son côté, Hélène Boudreau s’est engagée à ne plus utiliser pour ses photos, le nom, le logo, ou une quelconque référence directe ou indirecte à l’Université du Québec à Montréal.  

Entre temps, Hélène affirme que son chiffre d’affaires a triplé depuis la pandémie et que l’affaire de l’UQAM a participé à accroitre sa notoriété. Elle a vendu 109 photos de finissante à 15$ chacune et a triplé le nombre de ses abonnés sur OnlyFans. Et puisque Hélène peut travailler de n’importe où et continuer à augmenter ses revenus, elle s’en ira, au mois de juillet, faire le tour du monde pour un an, alors que les cercles des professeurs, étudiants, sociétés et mouvements militants, continueront ici, à faire le tour de la question.

 

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