Après la lecture du plus récent ouvrage du philosophe québécois Alain Deneault Faire que! L’engagement politique à l’ère de l’inouïpublié en 2024, j’ai été inspiré pour faire un état des lieux de notre rapport au capitalisme, de ses effets destructeurs et des valeurs à défendre pour arriver à vaincre ce système. Voici ma réflexion sur la fin du statu quo.

 

Au pied du mur

C’est dans l’œuvre d’Alain Deneault, libre-penseur qui agit comme le « serin dans la mine » afin de conscientiser la société aux abus, que j’ai pu renforcer mon instinct d’indignation.

Nous assistons béats, voire inconscients, à l’effondrement du vivant. C’est du jamais vu depuis la disparition des dinosaures il y a 65 millions d’années : 80 % des espèces terrestres, soit environ un million, sont menacées par les activités industrielles (grands mammifères, insectes, pollinisateurs, plantes, etc.) et plusieurs ont déjà disparu (comme 40 % des abeilles en Europe). Selon Deneault, nous assistons à une « hécatombe biodiversitaire », tandis que les chercheurs décrivent depuis longtemps l’effondrement en cours de la vie océanique.

Alors que les modalités d’extraction des énergies fossiles (charbon, gaz, pétrole) sont devenues plus coûteuses et complexes, et évidemment très polluantes, nous sommes devant un mur, car l’équilibre écologique qu’on tente d’établir ne se concrétise pas. Alain Deneault énonce que l’écologie n’est « jamais punitive, jamais au détriment de la finance ». Pendant ce temps, le capitalisme continue d’agir comme si les ressources terrestres étaient inépuisables.

Non seulement le capital gaspille les ressources, mais en plus « il use de l’atmosphère comme d’un dépotoir », il épuise l’eau douce, épand des pesticides, saccage les écosystèmes fragiles mais nécessaires comme les coraux, tolère la surpêche malgré son interdiction, transmet des hormones de croissance à la viande, sans oublier le « septième continent », une île de plastique qui flotte sur l’océan… On se demande ensuite pourquoi il faut 3,5 planètes comme la Terre pour continuer à vivre à la manière occidentale.

D’ailleurs, la plus grande part de la population mondiale, soit environ 80 % des personnes sur Terre, affirme Deneault, n’ont jamais vraiment pu goûter aux avantages relatifs du capitalisme. « Pour une vaste majorité d’Africains, de Sud-Américains, d’Asiatiques, le capitalisme représente strictement un mode de colonisation, de violence, d’expropriation, de guerre, de corruption, de spoliation, de pollution, de maladies, de bouleversements climatiques. »

Les fausses solutions

La voiture électrique et ses composantes (lithium, silicium) semblent même constituer une partie du problème. En effet, il faut parcourir 300 000 km avec une voiture électrique pour réussir à dépasser l’empreinte carbone d’une voiture à combustion. De plus, Deneault rappelle que « les minerais ne seront pas longtemps encore abordables et abondants ». Pire encore, certains matériaux comme le néodyme, qu’on retrouve dans les tours éoliennes, ne sont même pas recyclables : il va falloir les enfouir comme un détestable déchet nucléaire. La transition énergétique est en réalité une facture qu’il nous faudra assumer collectivement.

Le danger est à nos portes, dont l’imminence ne peut être niée : sécheresses, pénuries, perturbations météorologiques, inondations, phénomènes d’érosion et « autres contraintes physiques provoquées par le réchauffement climatique [qui] disloqueront les chaînes d’approvisionnement mondiales ». Devant l’urgence de se préparer au pire et de trouver des solutions non pas magiques mais inédites, Alain Deneault indique qu’il faut « réapprendre à s’entraider » et que devant ce destin collectif inconnu, « la persévérance est héroïque ».

Toutefois, selon lui, nous sommes tombés dans un « vertige existentiel », victimes d’auto-aliénation devant la multiplication des aberrations et des pseudo-solutions en ce règne impitoyable de l’oxymore (« développement durable », « capitalisme vert », « croissance verte », « consommation responsable », « économie circulaire », « verdissement », etc.). Ces étiquettes brouillent nos repères, dénonce aussi Anna Bednik, journaliste du secteur minier.

Revenir à l’essentiel

Une partie de la solution est pourtant simple : il faut revenir à la souveraineté alimentaire, une consommation de produits locaux à une échelle régionale; instaurer des transports collectifs interrégionaux accessibles et gratuits pour diminuer les comportements égoïstes. 

Il faut délaisser notre hyperconsommation afin de revenir à l’essentiel des sociétés anciennes : « le rapport spirituel à la terre, l’entregent communautaire, les liens familiaux ». Il est encore possible d’agir, il faut simplement apprendre à s’organiser correctement : « À l’échelle de la coopérative, et non à celle d’un vaste État, on peut encore outrepasser la seule question du travail pour organiser le collectif sur le plan de la mutualisation, la culture et l’entraide. » 

Nous devons revenir aux fondements de l’humanité : le troc, les échanges de bons services, l’économie parallèle, une sorte de repli communautaire par consensus, soudé par des alliances, en s’inspirant des nouvelles techniques comme la permaculture ou des modèles du mouvement biorégionaliste propagé par le poète Allen van Newkirk. « Des biorégions véritablement autonomes se dirigeraient inévitablement dans des directions distinctes et pas forcément complémentaires puisqu’elles créeraient leurs propres systèmes politiques selon leurs caractéristiques environnementales et leurs besoins écologiques. [L]a biorégion marque un acte de résistance. » Il faut savoir défaire les liens convenus pour les recomposer.

Alain Deneault suggère de s’appuyer sur Félix Guattari et ses « trois écologies » nouvelles proposées dès 1989 : « une réforme profonde de la subjectivité, une réorganisation des rapports sociaux hors du capital et une attention vive sur les réalités du vivant ». Non seulement il faut revenir à « un mode de vie de proximité », mais il est certain qu’on doit retourner à la conscience de notre intégration dans un large écosystème fragile et perturbé.  

Ce n’est pas uniquement une affaire de décroissance, nous rappelle Deneault, mais plutôt d’avoir « une conception juste du territoire [qui] concerne les besoins et aspirations de ceux qui l’habitent. [Privilégier] un rapport de participation et de responsabilité relativement aux bienfaits que l’endroit peut générer pour l’ensemble du vivant ». Afin de favoriser cette interdépendance des espèces et de la biosphère, nos délibérations politiques doivent désormais tenir compte de la faune, de la flore, des bassins versants, de la qualité du sol et de l’air, des nappes d’eau souterraines, du littoral, du climat, etc. « Nous ne sommes plus seulement la nature qui se défend, mais celle qui se déploie en symbiose avec les éléments. »

Par contre, nous sommes affectés par la « toponésie », selon le terme de Glenn Albrecht, c’est-à-dire un oubli de l’environnement naturel – étant donné qu’on ne le fréquente plus – qui se transforme en indifférence, « voire en haine ou en mépris pour la nature, en biophobie ».

Hausser le ton

L’épuisement de sens du discours politique actuel, causé par mille promesses rompues, nous pousse à constater l’incapacité du politique à agir, comme « un vide du pouvoir en soi ». Or, il faut réussir à institutionnaliser « une négociation permanente avec le capitalisme », écrit Deneault, car c’est la seule voie permettant d’affirmer qu’il existe encore une social-démocratie. Il faut donc rétablir d’urgence, voire (ré)inventer, des « structures électorales de consentement » afin de garder un certain contrôle et de faire en sorte que les politiciens soient redevables.

Stratégiquement, il faut fonder la démocratie sur un ensemble de nouveaux principes ou enjeux davantage humanistes : réduction du temps de travail, socialisation du système bancaire et des moyens de production, défense de l’autogestion, solidarité sociale, etc. Nous devons nous assurer que la communauté prenne part aux décisions politiques en s’appuyant sur la prévalence de l’égalité sociale, « faire que l’agir humain se conforme aux impératifs circonstanciels de la nature… » Pour cela, il faut bien sûr renouer avec l’aptitude à réfléchir et à se poser des questions. Il faudra se discipliner, s’organiser et se révolter. Il n’est plus le temps de se demander « que faire? », mais plutôt s’arranger pour « faire que ».

L’autre problème, souligne Deneault, est que la classe moyenne, soit une bonne partie de la population, n’est constituée que de prolétaires et d’ouvriers, donc des gens qui n’ont aucun contrôle sur les leviers fondamentaux de notre économie : le prix du pétrole, l’inflation, la spéculation immobilière, les taux d’intérêt, le marché de l’emploi, alouette! Il est temps de trouver rapidement une solution à ce rapport de force, autrement le réveil sera très brutal.

« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire. » – Albert Einstein

 

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