Après son ascension dans les années 1950-1970, grâce à la syndicalisation massive et à l’implantation d’un système de redistribution des revenus via l’impôt progressif, la classe moyenne reculerait dans la plupart des pays riches. Qu’en est-il au juste ? Quels sont les marqueurs, les causes et les conséquences de ce déclin ?
Le déclin de la classe moyenne [1] n’est pas un phénomène étranger au creusement des inégalités économiques. Dans les pays riches, les revenus de la classe moyenne ont progressé un tiers de moins que les revenus des plus 10 % les plus riches, de sorte que le revenu global de la classe moyenne, qui était quatre fois supérieur à celui des mieux nantis dans les années 1980, ne l’est plus que trois fois plus aujourd’hui. [2]
Au Canada, la part des revenus des 10 % les plus riches augmentait de 12,4 % entre 1980 et 2021, alors qu’elle diminuait de 6,4 % chez la classe moyenne. Au Québec, l’écart est encore plus considérable : la part des 10 % les plus riches a augmenté de 19 % entre 1982 et 2019, contre une baisse de 8,6 % chez la classe moyenne. Enfin, la classe moyenne [3] a capté 31 % de la hausse de la valeur nette (valeur moins les dettes) des actifs immobiliers et financiers entre 1999 et 2019, contre 66 % pour les 20 % au sommet de l’échelle. [4]
Les causes du recul
Le recul de la classe moyenne s’explique par la quasi-stagnation du revenu réel des ménages au Canada depuis 1990. [5] L’OCDE fait le même constat à l’échelle des pays riches, où la progression des revenus réels de la classe moyenne a été presque nulle depuis 2007.
Cette évolution n’est pas étrangère aux pressions accrues des actionnaires, qui exigent une part toujours plus grande des revenus des entreprises sous forme de dividendes, au détriment de la part versée aux employés. La valeur des dividendes versés aux actionnaires des entreprises cotées au Standard and Poor’s 500 a été multipliée par quinze depuis les années 1980. [6] L’automatisation et la mondialisation sont aussi en cause avec les pertes d’emplois moyennement qualifiés et relativement bien payés. Ces emplois ont été remplacés par des emplois peu qualifiés et hautement qualifiés, d’où les écarts grandissants de revenus.
Le surendettement de la classe moyenne
Le recul économique de la classe moyenne a comme conséquence d’accroître son niveau d’endettement. Depuis 1990, le taux d’endettement des ménages a doublé, pour atteindre aujourd’hui 181 % du revenu disponible (revenu moins les impôts et les cotisations sociales), ce qui représente une dette de 181 $ pour chaque tranche de revenu disponible de 100 $.
Puisque la classe moyenne détient la plus grande part de la dette hypothécaire, et que celle-ci est responsable des deux tiers de l’endettement général depuis vingt-cinq ans, force est constater que la hausse du niveau d’endettement concerne davantage la classe moyenne. Notons que le poids accru de la dette hypothécaire s’explique par la hausse des prix immobiliers supérieure à l’inflation globale, et par la plus grande taille des maisons, de sorte que le montant médian de la dette hypothécaire a doublé depuis vingt-cinq ans, passant de 92 000 $ à 200 000 $.
Selon l’Agence de la consommation en matière financière du Canada[7], le tiers des ménages estiment avoir trop de dettes et un nombre croissant vit un stress financier. Les signes de surendettement se multiplient depuis une quinzaine d’années, soit par des retards de paiement, ou par le remboursement partiel d’une dette ou des intérêts de la dette. Plus d’un ménage sur dix a un solde impayé sur une marge de crédit hypothécaire, et 56 % sur d’autres produits de crédit (prêt auto, carte de crédit et marge de crédit personnelle). La vulnérabilité financière des ménages risque de s’aggraver prochainement, puisque la moitié des prêts hypothécaires seront renouvelés d’ici 2025, causant une augmentation des remboursements mensuels de 30 % à 40 %. [8]
Qui est responsable ?
Si certains mettent la faute sur la surconsommation des particuliers comme facteur précipitant l’endettement, d’autres mettent en cause la stagnation du revenu réel et diverses stratégies corporatives qui attisent la consommation des ménages. Mentionnons le rôle joué par la publicité, dont la publicité numérique omniprésente, qui cible les consommateurs grâce à la collecte de données sur les réseaux sociaux, incitant ces derniers à imiter la consommation de biens qui sont souvent plus à la portée des mieux nantis.
Les institutions financières sont aussi pointées du doigt, en facilitant l’accès au crédit pour compenser la quasi-stagnation du pouvoir d’achat des ménages. L’expansion du crédit instantané, via les 80 millions de cartes de crédit en circulation, et le recours accrue aux marges de crédit hypothécaire qui atteint 13 % des ménages, sont des manifestations de ce phénomène. Selon la SCHL, les marges de crédit hypothécaire se classent au deuxième rang de la dette des ménages, après les prêts hypothécaires, avec un montant médian est de 30 000 $.
Or, deux solutions s’imposent pour contrer le recul économique des classes moyenne et défavorisée, et par le fait même le surendettement. D’abord rétablir l’équité et la progressivité réelle dans le système fiscal afin d’augmenter la part des recettes fiscales capées chez les mieux nantis. Pour ce faire, on doit mettre fin aux multiples échappatoires fiscales qui profitent aux mieux nantis, comme l’exemption fiscale de la moitié des gains en capital, les crédits d’impôt sur les revenus de dividendes, l’imposition à moitié des gains résultant d’options d’achat d’actions offertes aux dirigeants d’entreprises, lesquelles privent l’État de dizaines de milliards de revenus. Ensuite, mieux encadrer la publicité incitant à la surconsommation ainsi que les conditions de crédit trop faciles mais souvent associées à des taux d’intérêt très élevées.






