
Ludovic Champagne


Au travers des années, j’ai eu beaucoup d’ami-es qui ont écrit, créé, fait de la poésie, du cinéma, ou qui ont simplement fini par prendre une autre route. J’ai aussi eu la chance d’être témoin des débuts du OFF Festival de poésie de Trois-Rivières.
En 2007, j’étais de ceux et celles qui traînaient dans les lieux culturels du centre-ville. Le Charlot existait encore. À cette époque, le OFF naissait en réaction à une scène poétique qui était quand même très difficile à percer. On pouvait même aller jusqu’à dire qu’elle était pas mal difficile d’accès quand on débutait.
Parfois, le ton n’était pas toujours très gentil entre cette nouvelle génération et le Festival international de la poésie. Les échanges pouvaient facilement mettre de l’huile sur le feu, et toute cette histoire-là avait même fini par faire du bruit dans les médias. Le OFF dérangeait certaines personnes. Des gens pensaient qu’il restait encore de la place pour faire quelque chose de différent.
Vingt ans plus tard, je vois passer une publication annonçant la 20e édition. Des gens rencontrés ont publié. D’autres ont fait du cinéma. Il y en a qui sont resté-es dans le domaine des arts, mais d’autres sont complètement ailleurs aujourd’hui. Alors, pour ses 20 ans, j’ai eu envie de retourner voir ce qu’était devenu le OFF.
Je prends rendez-vous avec Chloé Rousseau, poète et coorganisatrice du OFF Festival de poésie de Trois-Rivières. Je veux comprendre ce qu’il reste de l’esprit des débuts, ce qui a changé et surtout ce que représente encore le OFF 20 ans plus tard.
J’ouvre simplement la conversation en lui demandant de me raconter ce 20e anniversaire dans ses mots à elle.
Salut Chloé, pour ma première question, je te demanderais: 20 ans de OFF, ça représente quoi?
Ce qu’on voulait pour le 20e, c’était d’aller autant dans le passé que dans l’avenir. On voulait avoir un côté nostalgique, sans rester pris là-dedans. On donne entre autres une carte blanche à Érika Soucy, Pierre Brouillette-Hamelin et Alexandre Dostie, le trio qui a créé le OFF il y a 20 ans. L’idée, c’est de ramener ceux et celles qui étaient là dès le début, mais aussi de leur laisser regarder ce qui se fait aujourd’hui. Pour notre soirée de clôture du dimanche, on regarde davantage vers l’avenir. On se demande: c’est quoi le OFF aujourd’hui? Qu’est-ce qu’il va continuer à être? Pour ses 20 ans, on voulait vraiment mélanger ce qui a été fait avant nous, ce qu’on fait présentement et ce qui va continuer après nous. Habituellement, on met aussi un ou une artiste visuel-le de l’avant chaque année. Cette fois-ci, on a plutôt choisi de faire une exposition rétrospective avec des archives, des objets et des traces du OFF, autant des débuts que des dernières années. Le but, c’est de montrer l’importance que le OFF a eue, celle qu’il a encore aujourd’hui et, on l’espère, celle qu’il pourra continuer d’avoir.
Ton premier souvenir du OFF?
C’est drôle parce que je ne connaissais pas encore vraiment Trois-Rivières. Je suis arrivée ici vers mes 17 ans et, dans mes premiers cours de littérature au cégep, un professeur nous avait parlé de poésie et nous avait suggéré d’aller voir le OFF. Il nous présentait ça comme quelque chose de jeune, d’actuel, de beaucoup plus éclaté. C’est là que je me suis rendu compte que la poésie n’était pas juste des alexandrins ou des rimes. Ça pouvait être autre chose complètement. Au début, j’étais quand même intimidée. Je trouvais que ça avait l’air un peu caché, comme si les gens qui allaient là connaissaient tous quelque chose que je ne connaissais pas encore. Puis, quelques années avant de m’impliquer officiellement, on m’a invitée à venir lire moi aussi. J’ai finalement découvert le OFF beaucoup par le bouche-à-oreille et toute la légende qui l’entourait. C’était quelque chose d’un peu à part dans le milieu culturel de Trois-Rivières.
Qu’est-ce que tu dirais à quelqu’un qui n’y est jamais allé?
Je pense encore que le OFF est une bibitte, dans le bon sens du terme. Mais je ne le vois plus comme une compétition avec le Festival international ou comme son petit cousin. Il a maintenant sa propre identité. Ce que je dis souvent aux gens, c’est que tout le monde est bienvenu. Il y a des personnes qui me disent: «Je suis gênée, j’ai peur de ne pas avoir rapport, on dirait que tout le monde se connaît.» Mais ce n’est pas un petit cercle fermé. Au OFF, on rit, on pleure. Il peut y avoir des textes politiques ou sociaux, des performances extrêmement intimes, du rap, de l’humour. Il y a des textes qui viennent vraiment chercher le monde. Que tu sois publié-e ou pas, que ce soit la première fois que tu viens écouter de la poésie ou que tu aies 20 publications derrière toi, tu peux être là. Je pense que ce qui est important, c’est ce sentiment de communauté. On a besoin plus que jamais de quelque chose qui rassemble, artistiquement et culturellement. Le OFF offre cette place-là pour communiquer, pour entendre les autres et pour être exactement soi-même, autant comme spectateur ou spectatrice que comme personne qui monte sur scène.
Qu’est-ce qui change avec le 20e anniversaire?
On fête plus grand. On a plusieurs collaborations avec des anciens et des anciennes du OFF, plusieurs surprises et beaucoup d’événements. On a vraiment mis le paquet. Mais il y a aussi quelque chose de plus émotif. Je pense que le 20e anniversaire marque un moment où on assume davantage notre propre position. On n’a plus besoin d’exister contre quelque chose. Notre rôle, c’est de donner la parole aux artistes émergents et émergentes, mais aussi aux personnes qui ne se considèrent même pas nécessairement comme artistes. Aux gens qui ont quelque chose à exprimer. On a récemment mis des mots là-dessus en disant que le OFF est une tribune pour la poésie émergente et différente, pour les maisons d’édition indépendantes et pour les écrivaines et écrivains de l’ombre qui veulent partager leurs créations dans un espace ouvert, inclusif et sécuritaire. Je pense que les 20 ans nous ont aidé-es à clarifier encore davantage cette mission.
Y a-t-il un moment du OFF qui t’a particulièrement marquée?
Il y en a tellement! J’ai entendu des personnes lire des textes très intimes, parler par exemple de leur transition, de choses extrêmement personnelles. Il m’est arrivé de pleurer tellement c’était beau. Tu regardes autour de toi et toute la salle est complètement silencieuse parce que quelqu’un est en train de nous confier quelque chose d’énorme. Il y a aussi des textes sociaux ou politiques. Des personnes qui viennent raconter ce que ça signifie pour elles de vivre certaines réalités. Mais ce qui me marque toujours, c’est l’écoute du public. Peu importe le lieu ou le genre de texte, les gens écoutent. Il y a un respect incroyable dans les salles. On sent que ça fait du bien.
Si le OFF disparaissait demain, qu’est-ce qu’on perdrait?
Pour moi, on perdrait un sentiment de communauté très fort. On parle beaucoup aujourd’hui de communauté et de rassemblement, parfois à tort et à travers, mais ici je le ressens vraiment. On perdrait surtout une tribune où les gens peuvent venir s’exprimer. Il y a beaucoup de personnes qui ont fait leurs premières expériences au OFF et qui, aujourd’hui, publient des livres ou poursuivent une démarche artistique. Des gens nous disent encore: «J’ai fait mes premières lectures chez vous.» C’est important d’avoir une place pour faire ses premières dents. Il existe d’autres endroits et d’autres micros ouverts, heureusement, mais je pense quand même que ce serait une grande perte pour Trois-Rivières et pour la communauté.
Pourquoi venir cette année?
Tout est à ne pas manquer! Mais j’aimerais surtout que les gens n’aient pas peur d’oser venir. Si quelqu’un a envie de venir, mais qu’il hésite, peu importe la raison, je veux lui dire: viens pareil. Il y en a plein du monde qui ne se connaît pas. Tout le monde est bienvenu. Et pour les 20 ans, la carte blanche aux anciens du OFF, le samedi 10 octobre, c’est vraiment un moment que je ne manquerais pas. Plusieurs personnes qui ont laissé leur marque dans le festival au fil des années vont revenir pour cette soirée-là. Ça n’arrive pas souvent.
Vingt ans plus tard
Les êtres humains ont changé, les lieux ont évolué et la poésie aussi. Mais quand on regarde ça, il reste encore cette idée qu’il faut laisser une place à des gens qui ont quelque chose à dire. Même si leur chemin est différent de celui des autres, même s’ils-elles n’ont jamais publié, même s’ils-elles n’ont pas encore la reconnaissance qu’ils-elles voudraient, même s’ils-elles ne savent pas encore exactement quoi faire avec tout ça. L’important, c’est qu’il y ait un micro pour ces gens-là.








Vous devez être connecté pour laisser un commentaire. Se connecter