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Valérie Delage, janvier 2016

« Il me semble que c’est dur depuis six mois, non? » s’exclamait ma collègue l’autre jour après qu’une autre personne soit sortie de son bureau en larmes, à bout de ressources pour s’en sortir. Nous sommes intervenantes dans un organisme communautaire qui vient en aide aux familles vulnérables d’un secteur HLM. C’est notre travail de soutenir les gens – des femmes le plus souvent – qui vivent des situations difficiles, de les accompagner dans leurs démarches pour trouver des solutions, un pas à la fois. Nous sommes habituées à entretenir un certain détachement, à maintenir une distance émotive, à garder la tête froide afin de se mettre en action pour aider les gens à surmonter leurs difficultés.

Toutefois, ces derniers mois, comme témoins de première ligne, la détresse humaine nous « rentre dedans » par son amplitude et sa fréquence accrue. « Tout le monde doit faire sa part » entend-on pour justifier l’injustifiable. Mais quand la ceinture est déjà serrée bien au-delà du dernier trou, encore un peu plus et c’est l’étouffement.

Le visage humain de l’austérité, c’est l’augmentation constante du nombre de personnes ayant recours à l’aide alimentaire que l’on croise tous les mercredis matins. Des gens qui tentent tant bien que mal de conserver leur dignité malgré la honte qui transparaît dans leur regard fuyant. C’est l’augmentation vertigineuse du coût de la vie sans que les revenus suivent. C’est aussi la pression que met constamment le gouvernement sur les plus démunis tout en coupant dans les services.

Vendeur du journal La Galère sur la rue des Forges, Trois-Rivières

Vendeur du journal La Galère sur la rue des Forges, Trois-Rivières

On entend souvent le vieux refrain : « C’est normal de vouloir remettre les gens en action quand on n’a plus les moyens de les entretenir à ne rien faire. » Croyez-moi, nous sommes des personnes intelligentes et créatives dans le communautaire, si l’équation était aussi simple que de couper dans les prestations d’aide sociale pour remettre les gens au travail, vous pensez bien qu’il y a belle lurette qu’on aurait défendu l’idée, ne serait-ce que pour redonner une fierté et une dignité aux bénéficiaires!

La réalité est infiniment plus complexe et fait en sorte que la grande majorité des gens sur l’aide sociale, pour diverses raisons, ne sont pas prêts à intégrer directement un emploi conventionnel. Aucune mesure démagogique ou coercitive n’y changera rien, bien au contraire.

J’aime dire que  mon travail consiste à emmener la personne toujours un peu plus loin que là où elle pensait pouvoir aller. Quelles que soient les frustrations que l’on éprouve devant une situation qui nous confronte parfois dans nos valeurs ou devant l’inertie du processus que l’on trouve souvent trop lent, forcer les gens à aller là où ils ne sont pas prêts à se rendre est TOUJOURS voué à l’échec. Et ce n’est pas en faisant vivre échec par-dessus échec à des gens dont la confiance et l’estime de soi sont déjà largement diminuées qu’on leur permettra de se réinsérer dans la vie active de façon durable.

Pourtant, le gouvernement en place s’acharne à couper dans les services publics qui aident normalement les gens à franchir chaque étape. Le fardeau du communautaire s’en trouve considérablement alourdi sans aucune aide supplémentaire. Il est évident que nous ne serons pas en mesure de maintenir encore longtemps à bout de bras le poids toujours plus lourd de la détresse humaine.

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