albatros deuil
Photo : Dominic Bérubé

Isabelle Kostecki, doctorante et chercheuse en anthropologie et sciences des religions, Université de Montréal et Université de Fribourg

Le rituel… Un mot qui souvent conjure la pensée magique, les scripts traditionnels ou l’étrangeté de l’ailleurs. Mais pour tous les humains, le rite est l’allié de l’imaginaire. Comme le langage, celui de la pensée. C’est une action relationnelle et symbolique qui dépasse la nécessité technique ou de la raison. 

Dans le cas du deuil, ritualiser va de soi. On s’embrasse et on offre sa reconnaissance lors des adieux ; on sanctifie les images, la musique, les reliques qui nous rattachent à l’aimé disparu ; on célèbre ensemble pour honorer la grâce d’un amour ou d’une vie. Certes, il existe des rites ratés qui ne touchent pas le cœur de la vie. Mais s’il est engagé avec sincérité et présence, le rituel agit comme un procédé qui fait passer la conscience d’une dimension à une autre. De la solitude à l’appartenance, du manque à la présence, de la mortalité à l’éternité.

Le 13 avril 2022, mon amoureux James est mort à l’âge de 36 ans. Soudainement arraché de cette terre, de ma vie. Ce fut une souffrance terrible. M’engager dans des rites en son honneur était une façon de rester en vie, en mouvement. Mais aussi d’opérer une alchimie de l’obscurité vers la lumière. La première intuition fut de choisir ses meilleures photos, de les imprimer et de créer un mausolée dans la maison avec la beauté des bougies, de feuillages et de ses porte-bonheurs. Pour pleurer et réaliser. Puis, nous nous sommes réunis en petit comité dans son appartement pour lui faire une dernière fête. Ensuite, j’ai accompagné son corps devant les flammes du crématorium en lui chantant un mantra et en lui versant de l’eau de pluie bénie par la nuit. Nous nous sommes aussi réunis avec sa famille et ses amis pour partager ses histoires et continuer à le connaitre à travers les autres. Finalement, nous avons tenu ses funérailles comme nous le pouvions. Plus récemment, nous avons célébré le 37e anniversaire de James en allumant dans la cheminée une cathédrale de 36 bougies et une dernière « pour le temps de l’éternité ». Cette séquence de rituels m’a permis, ainsi qu’à ses proches, d’intégrer la réalité de sa mort, de soigner la peine, de faire naître des amitiés et de trouver le sens sacré dans la vie de James. Nous avons pu ainsi le situer, comme nous-mêmes, dans un ordre plus grand et dans la possibilité d’une sérénité. 

Il n’est jamais trop tard pour accomplir un rite qui ravive le lien à un mort aimé. C’est le travail de toute une vie, car l’amour ne meurt pas. L’été passé, ma mère a créé des mini-funérailles poétiques pour son père décédé 45 ans plus tôt. Certains font des pèlerinages dans un lieu cher à leur mort, portant leurs vêtements ou dispersant leurs cendres. Certains cultivent des autels domestiques pour donner une place au mort dans le temps présent, lui faire des offrandes et lui demander conseil. Certains continuent d’envoyer des messages au disparu qui devient un confident. Certains s’engagent dans des projets philanthropiques ou artistiques pour faire vivre l’héritage spirituel de l’aimé disparu. D’autres enfin prient chaque jour.  

Un rite peut être religieux, comme il peut s’exprimer dans des symboliques toutes personnelles. Ce sont des moyens égaux pour une fin spirituelle, un élan vers le mystère et ce qui ne peut qu’être imaginé. Ritualiser n’est pas l’apanage des croyants ou de ceux qui détiennent quelques convictions sur l’après-vie. Il peut être pratiqué par toute personne qui souhaite s’ouvrir pour se relier, faire un don, honorer, tendre un flambeau vers l’abysse que nos yeux n’ont pas l’habitude de pénétrer. Ce n’est pas un acte de croyance, c’est un acte d’espérance, d’ouverture à ce qui pourrait être. Un acte qui permet de transformer le monde subi en monde désiré.

Le professeur Jean-Marc Barreau de l’Université de Montréal nous disait récemment dans un séminaire sur le deuil et l’accompagnement spirituel qu’il n’y a rien de plus beau qu’une personne qui meurt avec du désir. Ceux qui travaillent avec les mourants témoignent souvent que c’est à la limite de la vie que l’humain saisit l’essentiel de sa condition au sein de l’infinité. En attendant de devoir sauter à son tour dans l’inconnu, on peut prendre des espace-temps en retrait pour cultiver ces mouvements de l’âme. Ritualiser c’est un art de vivre, un savoir-faire et un savoir-être donné à tous. D’ailleurs, quand on commence à cultiver cet art lors du travail de deuil, on est surpris des synchronicités qui peuvent opérer. Combien de personnes disent se faire ensuite visiter par des sensations, rêveries, messages et clins d’œil qui rappellent que nos morts ne sont ni présents ni absents, mais « à côté », comme l’écrit le poète John O’Donohue. De l’autre côté du voile, ils continuent de prendre soin de nous, si on leur en donne les moyens.

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