Dans le fond, j’étais juste perdu dans le bois. Pas perdu au point d’appeler les secours, non, mais assez pour demander mon chemin.
À ce moment-là, je ne savais pas encore qui était Sylvain Morin. Mais j’avais le feeling que le gars connaissait son bois. Je lui demande mon chemin, on commence à parler, et assez vite j’apprends qu’il est guide de chasse et pêche. Je continue de poser des questions, lui continue de me répondre, alors je réalise tranquillement que je suis peut-être en train de passer à côté d’une maudite belle rencontre si je ne sors pas mon micro.
Parce que Sylvain ne parle pas de la forêt comme quelqu’un qui vient s’y promener la fin de semaine. Ça paraît que le gars y a passé une partie de sa vie. En fait, l’entrevue avait commencé avant même que je lui demande si je pouvais l’interviewer. Il a dit oui et on s’est installés comme deux gars qui allaient juste continuer leur conversation. Debout, fiers, en plein milieu d’une vieille trail qui sentait l’épinette noire, avec nos bottes qui frottaient le chemin forestier endormi là depuis je sais pas combien d’années. Pas de studio, pas de décor. Les mésanges à tête noire, par contre, nous regardaient comme si elles voulaient savoir ce qu’on faisait là.
Pour commencer, j’aimerais que tu me dises ton nom et ta fonction dans la vie.
Mon nom, Sylvain Morin. Ma fonction dans la vie, je suis guide de chasse et pêche, mais reconnu beaucoup plus côté guide de chasse.
En 2026, concrètement, c’est quoi être guide de chasse et pêche?
Un guide de chasse et pêche, c’est un gars qui va être polyvalent un peu dans tout. Moi, je suis chanceux, je suis un peu multi-espèce. Je touche pas vraiment aux plumes à part le dindon, mais le gros gibier, l’ours, l’orignal, le chevreuil et le dindon, c’est avec ça que je chasse pendant les saisons. C’est avec ça que je viens à bout de gagner ma vie et de subvenir aux besoins de ma famille financièrement aussi. Mais je fais pas ça rien que pour ça. Je le fais par passion. À trois ans, mon père m’a amené à la pêche. À cinq ans, il m’a amené à la chasse. J’ai toujours eu ça en dedans de moi. Dès l’âge de 17 ans, j’étais déjà un gros passionné de chasse et j’ai commencé à guider.
Mais pour être guide de chasse et pêche, il faut s’adapter à tout le monde. Il y a du monde avec des capacités physiques différentes, des gens terriblement en forme, d’autres moins. Moi, il faut que je m’adapte à ça. Je suis un gars terre à terre. J’ai pas le vocabulaire le plus élevé, j’ai pas de gros cours de formation, mais je m’adapte au monde. Dans les discussions avec mes chasseurs et mes pêcheurs, on finit par se sentir bien ensemble. On passe un beau séjour au chalet de chasse, dans un camp ou peu importe où on est.
À quel moment dans ta vie tu as compris que ta passion allait devenir ton métier?
D’après moi, dès l’âge de cinq ans. Il y avait pas un matin, quand j’étais jeune, que je pensais pas à aller voir une perdrix, voir un orignal, voir un chevreuil. Avec les années, j’ai compris qu’il y avait pas un matin où je me levais et que ça me tentait pas d’aller à la chasse. Il y a pas un matin que je me suis senti fatigué de ça. Ça, c’est Sylvain. Ça, c’est moi. C’est là-dedans que je voulais aller et c’est ça que je voulais faire de ma vie.
J’ai été chanceux parce que j’ai réussi à travailler là-dedans et à avoir la demande que j’ai aujourd’hui. Mais quand t’as du succès, faut être capable d’agir en conséquence aussi. Faut connaître le potentiel du gibier dans nos forêts du Québec. Je suis pas anglophone, je parle pas vraiment anglais. Environ 99% de mon service de guide, je le donne au Québec. Je vais un peu au Nouveau-Brunswick, mais je travaille surtout ici.
Pendant toutes les années que tu as passées à guider, est-ce qu’il y a une chasse vraiment inusitée qui te revient encore en tête?
J’en ai une bonne. J’ai fait tuer un orignal par texto!
Le gars avait tellement confiance en moi! Moi, je venais d’abattre un orignal avec des clients et j’étais allé prendre mes messages parce qu’on n’a pas de réseau partout dans les forêts du Québec. Le gars chassait en haut d’une montagne, et il m’a texté pour me dire: «Sylvain, il se passe ça, qu’est-ce que je dois faire?» On était pas sur Messenger Live, là. On communiquait juste par texto. Et je l’ai fait abattre son mâle de 42 pouces par texto. Après, il m’a envoyé la photo!
Des anecdotes, je pourrais t’en conter de toutes les sortes. J’ai déjà eu à sortir un gars du bois parce qu’il était en arrêt cardiaque. Une autre fois, il y en a un qui s’était claqué une jambe. Ça, c’est des situations difficiles, mais il faut s’adapter.
Qu’est-ce que la chasse peut te donner que la vie ne pourra jamais t’enlever?
C’est pas qu’on est des gars cruels. Je sais pas trop comment nommer ça, mais on l’aime, la poussée d’adrénaline. Moi, ma poussée d’adrénaline, c’est de voir mon chasseur sauter dans mes bras après avoir atteint son but. L’adrénaline qu’on vit ensemble. La réaction du gars, les cris, ce que tu vois dans ses yeux. C’est incroyable ce qu’on vit ensemble. C’est ça qui est capoté.
Il y a des gens qui ont de la difficulté avec le fait qu’un chasseur enlève la vie à un animal. Sans essayer de les convaincre, qu’est-ce que tu aimerais qu’ils comprennent de votre façon de voir les choses?
Nous autres, les chasseurs, en partant, ce qu’on veut, c’est un équilibre. Quand on fait de la chasse, c’est pas pour détruire la nature. Il y a aussi une gestion qui se fait autour du gibier. Les chasseurs consomment le gibier. Ils sont capables de le faire cuire, de le déguster. Quand ils ont abattu un animal, c’est pas pour le laisser là. Les guides aussi, on a de belles mentalités sur la façon de récolter l’animal. Faut que ça soit propre et que l’animal soit respecté.
Est-ce que ça t’est déjà arrivé d’avoir l’animal devant toi mais de décider de ne pas tirer?
Ah oui. Ça peut arriver. Des fois, c’est parce que l’animal est pas de mon choix. D’autres fois, c’est parce que c’est trop facile. Moi, j’aime avoir un petit peu de misère. Avoir un défi. Aller le chercher dans sa maison, dans sa place, dans sa cachette. J’aime mieux travailler un peu plus et vivre quelque chose.
Malgré toutes tes années de chasse, est-ce que tu peux encore ressentir de l’empathie ou de la tristesse devant un animal?
C’est sûr. Quand on fait un mauvais tir et qu’un animal souffre, je trouve ça de valeur. Je sais pas si tu peux mettre ça dans ton reportage, mais c’est ça pareil. Même si c’est un animal, on lui enlève la vie. On est des humains, on a de la peine. On veut que ça se fasse comme il faut. Que l’animal soit abattu assez vite et qu’il meure assez vite. Il y a des fois où ça se passe moins bien, et c’est là que les recherches avec les chiens de sang deviennent importantes.
Justement, pour quelqu’un qui ne connaît pas ça, c’est quoi l’importance des conducteurs de chiens de sang?
Ces gars-là et ces femmes-là, chapeau. Ils se donnent en tabarouette. Nous autres, on est des passionnés, on est des guides, on fait vivre des choses aux chasseurs. Mais eux autres, les conducteurs et conductrices de chiens de sang (parce qu’il y a beaucoup de femmes aussi là-dedans), ils donnent beaucoup de leur automne pour récupérer des animaux après des mauvais tirs. À chaque année, je fais en moyenne entre 10 et 20 recherches avec et ils m’impressionnent à chaque fois. Ils ont une énergie incroyable. Ils lâchent pas. Je leur lève mon chapeau.
Si quelqu’un commence à chasser aujourd’hui, peu importe son âge, son sexe ou d’où il vient, quel conseil tu lui donnerais?
Aujourd’hui, il y a beaucoup d’informations partout. Tu veux savoir comment faire une saline, comment utiliser certains produits ou comment comprendre une situation de chasse, tu peux trouver beaucoup de choses sur les réseaux sociaux. Et au pire, écrivez-nous. Des gars comme moi, on est des passionnés. On prend le temps de répondre. Mais si je suis en train de chasser, ça se peut que ça prenne un peu de temps. Mais inquiétez-vous pas. Et si j’ai pas répondu après deux jours, c’est parce que je suis mort! Gênez-vous pas de poser des questions. On va faire de notre mieux pour vous répondre.
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Si cet univers-là vous intrigue, prenez le temps d’aller voir ce qui se fait, de lire, d’écouter les chasseurs et chasseuses et les guides qui partagent leur expérience sur Internet, même si vous n’avez jamais tenu une arme de votre vie. Parce qu’au fond, respecter une forêt nourricière, c’est aussi comprendre qu’elle ne nous donne pas toujours ce qu’on cherchait. Parfois elle nous donne un animal, parfois une histoire, une rencontre ou absolument rien. C’est peut-être ça qui est beau même quand elle ne nous donne rien, on ressort rarement du bois les mains complètement vides.







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