Le 11 mai dernier, Le Temps d’une pinte, microbrasserie, bistro et torréfacteur, à Trois-Rivières, a troqué ses habitudes de fin d’après-midi pour accueillir, à 17 h 30, une rencontre peu ordinaire : des chercheur-euses, des étudiant-es et des acteurs-rices du milieu communautaire réuni-es dans le cadre d’un événement conçu par Patrizia Vinci, organisatrice et mobilisatrice en mouvement communautaire au Centre de formation populaire, de Montréal. Une rare occasion de croiser des savoirs, couronnée par le témoignage de Mathieu Gélinas, figure de proue du mouvement Communautaire à boutte.
Un bar transformé en espace de réflexion
Dès l’arrivée des participant-es, l’ambiance du Temps d’une pinte est établie, conviviale, directe, sans les barrières habituelles des colloques universitaires. C’était précisément l’intention de Patrizia Vinci : créer un espace de rencontre informel où des représentant-es du monde de la recherche et du terrain pourraient se parler d’égal à égal. La soirée s’est articulée en trois temps : la présentation des personnalités scientifiques et communautaires présentes, un visionnement d’une capsule de la plateforme Ripostes : les voix du communautaire, puis la prise de parole de Mathieu Gélinas.
Le Netflix du communautaire
C’est Patrizia Vinci elle-même qui a qualifié de « Netflix du communautaire » Ripostes : les voix du communautaire, une plateforme codéveloppée avec l’organisme Pair. Gratuite et accessible au grand public, elle archive des vidéos de mobilisations, de rassemblements et de mouvements sociaux de tout le Québec, une forme de mémoire vivante des luttes collectives. La séance de visionnement a non seulement permis à l’assistance de commenter la capsule, mais surtout de mesurer l’ampleur du contenu disponible, avant que l’attention ne se tourne vers Mathieu Gélinas.
De 4 pancartes dans un parc à 50 territoires
Avec franchise et un brin d’humour, Mathieu Gélinas a retracé la naissance du mouvement Communautaire à boutte. Tout a commencé dans un atelier d’éducation populaire et dans un stationnement, entre deux personnes épuisées qui se demandaient comment changer les choses. Les premières actions publiques ne réunissaient que quatre personnes, pancartes « grève sociale » à la main. Les sceptiques n’ont pas tardé à exprimer leurs doutes. Mais le petit noyau a tenu bon.
Ayant rallié 15 organismes initialement, le mouvement s’est officiellement structuré le 20 septembre 2025 avec 25 organismes, avant d’atteindre un sommet de 1 900 membres et de s’étendre à 50 comités à travers le Québec. Pour y arriver, les militant-es ont parcouru 15 000 km virtuels, rejoignant des organismes dans chaque région afin de gagner à la cause, non pas tout le monde, mais celles et ceux qui y croyaient.
La clé, selon Mathieu Gélinas, a été la clarté du message. Plutôt que d’embrasser l’ensemble des problèmes de justice sociale, le mouvement a délibérément concentré ses revendications sur les conditions de travail, dans un secteur où 80 % du personnel est féminin. « Quand je suis allé chez Walmart dans mon coin, il y avait une dame qui disait « j’ai compris ». Ça, c’était déjà des premières petites victoires qu’on avait gagnées dans la tête des gens », a-t-il raconté. Et en trouvant des alliés improbables, chemin faisant.
Sur le plan organisationnel, les conseils d’administration des organismes membres ont voté la grève de services, une structure qui a ancré le mouvement dans les instances existantes et lui a conféré une légitimité institutionnelle. Convaincre les conseils les plus réticents a néanmoins représenté un travail de longue haleine.
Une place à la table, négociée et méritée
Questionné sur la légitimité du mouvement, que plusieurs personnes avaient contestée, Mathieu Gélinas a répondu avec calme : cette légitimité, le mouvement l’a obtenue le jour où il a décidé de bouger, d’agir, de se structurer. Après une année de mobilisation, le mouvement Communautaire à boutte s’est taillé une place aux tables de négociation, au même titre que de grands regroupements établis. « On l’a négociée, cette place-là, parce qu’on mérite aussi, les groupes de base, d’être à cette table-là », a-t-il affirmé.
Des défis demeurent : définir collectivement ce que signifie un salaire décent selon les régions, éviter de reproduire les lourdeurs des grandes structures, démocratiser durablement la parole dans le mouvement. Mais, derrière les chiffres et les stratégies, une conviction plus profonde transparaissait dans les propos de M. Gélinas : il est temps de réapprendre, ensemble, à rêver pour la collectivité plutôt que de répondre individuellement à chaque besoin.
Ce soir-là, au Temps d’une pinte, ce rêve semblait un peu moins lointain.
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Djocaris Théodore, journaliste
Initiative de journalisme local








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