La volonté d'augmenter la capacité d'enfouissement de 100 000 tonnes par années au LET de Champlain est demeurée discrète. Il s'agirait pourtant d'une augmentation de 67 % de la quantité de matières enfouies. La majorité proviendraient de l'extérieur de la région. Source de la photo : page Facebook de la municipalité de Champlain

La compagnie Matrec a déposé au ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs une requête demandant l’autorisation d’agrandir le « lieu d’enfouissement technique » (LET) de Champlain. Elle souhaite pouvoir y enfouir, sur une période de 21 ans, près de 5 millions de tonnes métriques de matières résiduelles.

Si la demande est accordée, le tonnage d’enfouissement à Champlain passerait de 150 000 à 250 000 tonnes par année. Selon les promoteurs, la principale vocation de ce LET est la disposition de « résidus ultimes », soit des matières provenant surtout de centres de tri de déchets de construction, rénovation, démolition (CRD).

Les terrains sur lesquels se situe le LET appartiennent à Enercycle, une entité publique qui regroupe 37 municipalités dont Trois-Rivières et Shawinigan. Le LET de Champlain est donc un site public sous gestion et opération privées depuis 2014.

Un projet discret  

Si l’agrandissement pour la poursuite des activités du site est connu depuis la fin de 2021, la volonté d’augmenter la capacité d’enfouissement de 100 000 tonnes par année est demeurée discrète. Il s’agit pourtant d’une augmentation de 67 % des matières enfouies par rapport aux activités actuelles.

D’ailleurs, le Plan de gestion des matières résiduelles (PGMR) 2023-2030 produit par Enercycle et dont la version préliminaire a été adoptée par ses membres l’an dernier, passe sous silence l’augmentation du tonnage et ne mentionne que « la poursuite des activités au LET de Champlain ».

De même, les invitations aux trois consultations publiques offertes aux citoyens de Champlain en 2021 et 2022 n’évoquent pas l’accroissement du tonnage annuel, mais seulement la poursuite des activités. Ces consultations se sont tenues, d’ailleurs, devant des salles presque vides.

L’élaboration d’un PGMR est un exercice obligatoire pour toutes les MRC du Québec. Son objectif vise à planifier la gestion des matières résiduelles du territoire et requiert l’approbation de Recyc-Québec. 

Selon Karel Ménard, directeur général du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets, une augmentation de la capacité d’enfouissement d’une telle ampleur aurait dû faire explicitement partie du plan de gestion. Il se demande par ailleurs si Recyc-Québec jugera comme étant conforme un document qui occulte « cette information majeure ». 

Stéphane Comtois, directeur général d’Enercycle, estime quant à lui que l’acceptation de l’augmentation du tonnage par les municipalités membres est implicite puisqu’elles appuient, dans le PGMR, la poursuite des activités du LET. 

Des déchets importés 

La capacité d’enfouissement totale demandée excède largement les besoins d’élimination de la région. Sur 250 000 tonnes, approximativement 8000 tonnes proviendraient de la Mauricie, soit les matières résiduelles produites dans la MRC des Chenaux.

Le reste serait transporté depuis les régions de la Capitale-Nationale, du Centre-du-Québec, de Chaudière-Appalaches, de l’Estrie, de la Montérégie et de Montréal, indique l’étude d’impact du projet. 

« Ce projet n’est pas calculé sur les besoins de la région et vise à servir les besoins d’un promoteur privé », remarque Karel Ménard. Dans l’avis de projet déposé au ministère, Matrec ne s’en cache pas : le « support à la croissance » de l’entreprise est apporté comme élément principal à la justification du projet.

Les revenus générés par les activités du LET de Champlain représentent cependant une source de revenus qui contribue à soutenir les activités d’Enercycle et à stabiliser les coûts de l’enfouissement en Mauricie, soutient Stéphane Comtois. Ils lui permettent aussi de « gérer efficacement sa dette ».  

Or à quoi servent tous les efforts qui sont mis dans la région pour réduire les déchets, si on agrandit les espaces d’enfouissement ? demande Karel Ménard. « Ça ne sert finalement qu’à faire de la place pour les déchets qui viennent d’ailleurs. »

Lire aussi : Rapport du BAPE sur les résidus ultimes : Un appel à transformer la société 

Le marché des poubelles

Entre 2002 et 2012, la Régie de gestion des matières résiduelles (ancien nom d’Enercycle) a mené des procédures d’expropriation pour acquérir les terrains du lieu d’enfouissement de Champlain. L’objectif, à cette époque, était d’éviter que ces terrains ne tombent entre les mains d’un propriétaire privé qui souhaitait y enfouir des déchets en provenance de Montréal. Une mobilisation citoyenne et une bataille juridique avaient alors permis à la Régie d’en faire l’acquisition et de donner un caractère public aux lieux.

Or, vingt ans plus tard, « Enercycle s’apprête à faire exactement ce qu’elle avait voulu éviter en expropriant le LET de Champlain, écrit Karel Ménard [c’est-à-dire] que ce lieu d’enfouissement devienne une business pour faire des sous en important des déchets ».

Le fait que les déchets importés seraient essentiellement des « résidus ultimes » non valorisables provenant d’activités de tri, recyclage et de valorisation rend le projet beaucoup plus acceptable, selon le directeur général d’Enercycle. « Il y a un problème au Québec avec les poussières de CRD qui ne sont pas acceptées partout. Le LET de Champlain se spécialiserait dans cette matière. Si Matrec ne le fait pas à Champlain, il va le faire ailleurs. Le besoin est là. »

Selon le dernier bilan de Recyc-Québec, à peine 31 % des résidus acheminés vers les centres de tri de CRD sont recyclés ou valorisés, le reste prend le chemin des lieux d’élimination.  

Impacts sur l’environnement

Selon l’étude déposée, le projet détruirait 190 764 mètres carrés de forêts et de friches ainsi que 15 294 mètres carrés de milieux humides de type « marécages à érables rouges ». Ces milieux comprennent certaines espèces floristiques et fauniques  menacées, vulnérables ou susceptibles de l’être.

Le transport des déchets vers le site nécessiterait le passage de 13 000 camions chaque année à Champlain. La production de lixiviat provenant de l’eau qui percole à travers les déchets, ainsi que les biogaz émis devront être gérés par Matrec. L’exploitation d’un lieu d’enfouissement créé aussi des odeurs et des émissions de gaz à effet de serre.

BAPE à venir

L’étude d’impact de Matrec est actuellement à l’examen au ministère de l’Environnement. Une procédure d’information et de participation publique faisant intervenir le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) est également prévue. Les citoyens et groupes auront alors la possibilité de déposer une requête pour que le projet fasse l’objet d’audiences publiques. Celles-ci permettront d’entendre les préoccupations de la population et d’analyser le dossier en profondeur.

Pour le moment, « c’est tranquille et il y a peu d’opposition », observe Stéphane Comtois. 

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