Né à l’automne dernier à Shawinigan et dans Mékinac, le mouvement Le communautaire à boutte ! a rapidement dépassé les frontières de la Mauricie pour devenir un cri collectif entendu aux quatre coins du Québec. Parti d’un ras-le-bol face au sous-financement chronique et à l’épuisement des équipes, le geste de « tout arrêter » – impensable il y a encore quelques mois – s’est imposé comme un signal d’alarme. Aujourd’hui structuré dans l’ensemble des 17 régions administratives, le mouvement s’apprête à franchir une nouvelle étape avec une grève de services de deux semaines, une action que ses porte-parole qualifient à la fois de nécessaire et de révélatrice. Entrevue avec les porte-parole qui ont porté cette mobilisation du local au national : Mathieu Gélinas, directeur général, CAB Trait d’Union, et Caroline Chartier, directrice générale adjointe, Centre Roland-Bertrand
Le mouvement Le communautaire à boutte ! est né à Shawinigan et dans Mékinac à l’automne dernier. Vous étiez au cœur de cette genèse. Pouvez-vous nous raconter les toutes premières discussions informelles, comment ce mouvement est né et comment l’idée de dire « on arrête tout » a germé ?
À force d’attendre que les choses changent, de multiplier les pétitions, de participer à des grèves rotatives sans constater d’amélioration concrète, un sentiment profond d’essoufflement s’est installé. Nous avions l’impression de toujours récolter les dernières miettes, malgré l’ampleur et l’importance de notre travail.
Dans ce contexte, l’idée d’une grève de services, de dire collectivement « on arrête tout », s’est imposée peu à peu dans les discussions entre des organisations communautaires de Shawinigan. Ce n’était pas un geste impulsif, mais le résultat d’une fatigue accumulée et d’un ras-le-bol partagé.
Très rapidement, cette réflexion a trouvé écho ailleurs en Mauricie. Ce que nous pensions être une réalité locale s’est révélé être un malaise largement répandu. À partir de là, tout s’est accéléré.
Ce cri du cœur mauricien est devenu un mouvement national. Était-ce prévu au départ ? Est-ce que la réponse des autres régions, dont Lanaudière, a été une surprise ?
Au départ, notre intention était de créer un modèle de mobilisation qui pourrait inspirer d’autres régions. Nous voulions démontrer qu’il est possible de se tenir debout collectivement et d’envoyer un message clair au reste des régions.
Est-ce que nous pensions que le mouvement prendrait une ampleur nationale aussi rapidement ? Oui, nous savions dès le départ que nous réussirions à mobiliser des groupes. Mais il y a une part de surprise, notamment devant la rapidité avec laquelle des régions comme la Montérégie, le Centre-du-Québec, la Gaspésie et plusieurs autres ont emboîté le pas.
Nous savions que notre message résonnait. Le sous-financement chronique, l’épuisement des équipes et la pression constante sur les services ne sont pas des réalités propres à la Mauricie. Mais la vitesse de la mobilisation à l’échelle du Québec démontre à quel point le malaise est généralisé à travers toute la province.
Partout, les organismes partagent le même constat : si nous ne faisons rien aujourd’hui, dans deux ou cinq ans, nous serons encore au même point, ou pire. Ce mouvement national confirme que ce cri du cœur n’est pas isolé, il est collectif.
Pouvez-vous nous donner un portrait précis de l’organisation actuelle ? Combien de comités locaux compte-t-on aujourd’hui précisément en Mauricie, dans Lanaudière, dans la MRC de Nicolet-Bécancour et à l’échelle du Québec ?
Le mouvement est maintenant présent dans l’ensemble des régions du Québec. Ce qui est marquant, c’est la vitesse à laquelle tout s’est structuré. Notre équipe a parcouru près de 15 000 kilomètres virtuels pour aller à la rencontre des groupes, échanger, soutenir l’organisation locale et répondre aux questions.
C’est un mouvement organique, qui grandit à partir du terrain. Les groupes s’organisent rapidement, prennent position et coordonnent leurs actions.
Nous serons présents partout. Ce n’est plus une mobilisation régionale, c’est un mouvement qui a désormais un écho national.
Est-ce que le fait que ce soit une initiative partie d’ici, de la région, a changé la façon dont le gouvernement vous perçoit ou vous écoute ?
Les gouvernements fonctionnent souvent en évaluant les niveaux d’impact et le risque politique. C’est une réalité.
Nos regroupements effectuent déjà un travail de fond constant : rencontres, mémoires, représentations, données, propositions concrètes. Le dialogue existe. Mais il est décevant de constater qu’il faut encore descendre dans la rue pour que l’enjeu prenne réellement du poids et que le tout se traduise par des engagements politiques.
Quand on observe l’actualité, on voit que les gains significatifs sont rarement obtenus dans le silence. Ils suivent presque toujours une démonstration claire et visible de mobilisation.
À combien estimez-vous le taux de participation aux prochaines actions en Mauricie ? Avez-vous senti une différence dans la détermination des organismes d’ici par rapport à ce qui se passe maintenant dans d’autres régions ? Y a-t-il une « colère mauricienne » particulière?
Au départ, ici à Shawinigan et dans les différentes villes de la Mauricie, nous avons senti un appui clair et tangible. Nos conseils d’administration, nos municipalités, nos MRC, les citoyens et citoyennes et les personnes qui utilisent nos services ont rapidement compris la portée de notre démarche. Cet appui régional a été précieux et nous a confirmé que notre prise de position était légitime.
Contrairement à la première phase de l’automne dernier, il y a maintenant des cellules dans toute la Mauricie, et pas juste à Shawinigan et dans Mékinac.
Des services seront fermés pendant deux semaines. Concrètement, comment gérerez-vous l’impact que ça aura sur des gens vulnérables de nos communautés qui vont se retrouver sans filet ?
Pendant ces deux semaines, les personnes qui vivront des situations urgentes ou préoccupantes seront redirigées vers les services publics. Cette décision n’a pas été prise à la légère. Elle a été longuement réfléchie, justement parce que nous savons à quel point les personnes que nous accompagnons sont vulnérables.
Cela dit, nous tenons à rappeler que la grève n’est pas le véritable problème. Le véritable problème, c’est le sous-financement chronique qui fragilise nos organismes depuis des années. Si rien ne change, ce ne seront pas deux semaines de fermeture partielle dont on parlera, mais bien de fermetures définitives de services importants.
La question que nous posons est simple : est-ce vraiment le Québec que nous voulons ? Un Québec où les services de proximité disparaissent peu à peu ?
La grève est un moyen de déranger, oui. Mais elle est surtout un signal d’alarme. Elle illustre concrètement ce que deviendrait notre société sans le milieu communautaire.
Et il est important de rappeler que la mobilisation et l’éducation populaire font aussi partie intégrante de notre mission. Pendant ces deux semaines, nous ne serons pas inactifs. Nous serons sur le terrain, à informer, à sensibiliser et à mobiliser la population. Parce que défendre le communautaire, c’est aussi faire œuvre d’éducation citoyenne. Nous ne pouvons plus continuer à fonctionner à bout de souffle.
Qu’est-ce qui peut être fait rapidement et que vous souhaitez voir changer concrètement à l’issue de cette grève ? Salaires, reconnaissance, sécurité d’emploi, autre chose ?
Nous espérons une table de négociations avec les responsables politiques pour que nous nous entendions sur les avenues financières possibles. Nous espérons cette rencontre rapidement. Nous souhaitons des engagements financiers et clairs. Nous invitons chaque parti politique à faire l’exercice aussi, car le mouvement ne s’essoufflera pas.
Vous êtes porte-parole, donc vous répétez souvent les mêmes messages. Y a-t-il quelque chose qui vous habite, une colère, une peine ou un espoir, que vous n’arrivez pas à exprimer ?
Le mouvement part de la base, des travailleuses et travailleurs qui tiennent le filet social au quotidien. On n’arrête pas une mobilisation comme celle-là.
Ce qui est le plus difficile à nommer, c’est l’indifférence politique. Elle est brutale, parce qu’elle met en péril notre modèle communautaire et, ultimement, les personnes les plus vulnérables. Il est plus que temps qu’on nous tende la main. Nous ne demandons pas des privilèges, nous demandons les moyens de préserver ce qui tient notre société debout.
Du 23 mars au 2 avril 2026, deux semaines de grève, d’actions et de revendications dans le milieu communautaire sont prévues. Le message demeure clair : la mobilisation ne vise pas à fragiliser les communautés, mais à rappeler l’importance du filet social que les organismes communautaires maintiennent à bout de bras depuis des années. Pour les responsables du mouvement, ces deux semaines d’arrêt se veulent un électrochoc et une démonstration concrète de ce que deviendrait le Québec si le milieu communautaire, déjà à bout de souffle, venait à s’effriter davantage. Reste maintenant à voir si cette grève annoncée marquera un véritable tournant dans les discussions avec le gouvernement ou si elle ne fera que confirmer l’urgence d’agir.







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