Jean-François Veilleux – Histoire novembre 2021 

Depuis le 12 décembre 1974, le vieux moulin de Trois-Rivières et ses 660 tonnes de pierre se retrouvent sur le terrain du campus trifluvien de l’UQTR. Pour en savoir davantage sur le passé, le présent et l’avenir de ce patrimoine abandonné à son sort, notre chroniqueur a rencontré l’historien René Beaudoin.

Le moulin à vent de Trois-Rivières a été construit entre 1781 et 1784 par Nathaniel Day en partie avec des pierres de l’ancien moulin de la commune qui datait de 1699-1701. Il est alors érigé plus à l’ouest sur la rue Notre-Dame, près d’où se trouvent de nos jours les élévateurs à grains du Port de Trois-Rivières. Malgré son incendie, le 25 janvier 1864, il resta un symbole phare du tourisme en Mauricie. Peux-tu préciser de quelle manière on le valorise de la fin du 19e siècle jusqu’aux fêtes du Tricentenaire de Trois-Rivières en 1934 ?

Le moulin à vent avait cessé de produire en 1862. En 1860, il n’avait produit que l’équivalent de quelque 225 quintaux, bien loin derrière les 14 000 quintaux produits au moulin à eau du Cap-de-la-Madeleine ou les 7 000 à celui de Pointe-du-Lac. L’incendie de 1864 ne laissa qu’une tour de pierre vide. Tout avait été détruit : ses mécanismes, son toit, ses ailes, ses ouvertures. Mais comme on croyait que le moulin datait du Régime français, on invitait les touristes à aller le voir. En 1880, le Guide de la Cité le signalait parmi les 18 endroits à visiter dans la ville. En 1892, sœur Marguerite-Marie, dans son histoire des Ursulines, écrit : « Nous n’avons guère de monuments plus anciens que lui au Canada. » Ainsi, lorsqu’il est question de le démolir à la fin du 19e siècle, bien des Trifluviens s’y opposent. Un journaliste en 1899 écrit que ce « serait du vandalisme stupide ». En 1900, le photographe Pinsonneault en fait une carte postale.

Le vieux moulin de Trois-Rivières est le plus gros des 17 moulins à vent qui existent encore au Québec. Photo : Jean-François Veilleux

La Ville, qui en est propriétaire, entreprend des réparations en 1903. Elle lui refait un toit et des ouvertures. Le moulin apparaît dans deux ouvrages publiés aux États-Unis en 1904 et 1910. En 1929, un journal montréalais le retient comme l’un des trois « points historiques fort intéressants à visiter », même s’il ne subsiste rien d’autre que la coquille coiffée d’un toit de 1903. Puis, aux fêtes de 1934, on lui remet de fausses ailes, des ailes trop petites placées dans la tour au lieu d’être placées au toit, ce qui évoque que deux générations après son incendie, on avait déjà oublié comment fonctionnaient les moulins à vent.

 

 

Cependant, il faut attendre au début de la Révolution tranquille, en 1961, pour que le vieux moulin soit classé par la Commission des sites et monuments historiques du Québec, fondée en mars 1922. Pourquoi avoir attendu si longtemps ? Et qu’est-ce qui le démarque des autres moulins patrimoniaux du Québec ?

Bien que les trois premiers classements par la Commission datent de 1929, il faudra attendre les années 1950 pour qu’elle entreprenne le classement des monuments de façon systématique pour les protéger. Il y avait une vingtaine de moulins à vent encore au Québec. Les deux premiers moulins à vent à être classés sont celui de Bécancour et celui de Cap-Saint-Ignace, tous deux en 1957. Celui de Trois-Rivières est le troisième à être classé. Celui de l’Île-aux-Coudres, encore intact, avec ses mécanismes et ses ailes, le sera l’année suivante, en 1962. Et il faudra attendre 1975 pour le moulin Dansereau de Verchères et pour le moulin Grenier de Repentigny, les deux seuls autres à avoir leurs mécanismes d’origine. C’est dire la valeur perçue de la tour de pierre de Trois-Rivières. Il en est de même pour les moulins à eau. C’est en 1962 que sera classé le premier moulin à eau, celui de L’Isle-Verte.

Pourquoi le gouvernement voulait-il protéger le moulin à vent de Trois-Rivières ? Sa localisation nuisait aux activités commerciales et portuaires qui prenaient de l’expansion. Déjà en 1936, on proposait de le relocaliser. Des échevins demandaient sa démolition « à grands cris » comme le dénonçait l’historien Gérard Malchelosse en 1940. Au moment de son classement, on connaissait peu de choses sur les caractéristiques distinctives du moulin trifluvien.

Le toit du vieux moulin est en détérioration depuis plusieurs années. photo : Jean-François Veilleux

Aujourd’hui, on sait qu’il témoigne d’une étape importante dans l’évolution des moulins à vent, d’un progrès notable dans la technologie et dans la production de farine. Il est le plus gros des 17 moulins à vent qui existent encore au Québec. Il était plus puissant par l’envergure accrue de ses ailes, il  produisait une farine en plus grande quantité par l’ajout d’une deuxième moulange, et de meilleure qualité par l’ajout des bluteaux pour tamiser la farine. Son toit tournait grâce à un mécanisme intérieur, un vire-vent, et non par une queue extérieure. Enfin, une galerie circulaire permettait d’accéder aux ailes sans obstruer les portes d’accès. Les autres moulins n’ont pas ça.

De 1936 à 1974, une dizaine d’emplacements différents ont été proposés pour l’accueillir. On raconte que Gilles Boulet (1926-1997), le recteur-fondateur de l’UQTR, a pris une entente avec la Ville de Trois-Rivières pour que le moulin — alors menacé de destruction face à une population divisée sur son sort — soit transporté près de l’entrée principale du campus universitaire. Peux-tu nous parler de cette opération ?

Il faut souligner que c’est Maurice Carrier (1927-2017) et Robert-Lionel Séguin (1920-1982) qui sont à l’origine de cette opération. Ils étaient amis de longue date et rêvaient d’un musée national des arts et traditions populaires du Québec (MATPQ), comme il en existait un à Paris et où Séguin était intervenu dans les années 1960. Il leur était facile d’y associer Gilles Boulet. Professeur d’histoire et premier responsable du Centre des études universitaires de Trois-Rivières, en 1960, M. Boulet était un communicateur et avait participé dans les années 1960 à la publication du journal Le Boréal Express avec les Denis Vaugeois, Jacques Lacoursière et Albert Tessier, déjà influencés par Séguin. Maurice Carrier était aussi l’initiateur du centre de documentation du Centre de recherche en civilisation traditionnelle (CRCT) à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), fondée en 1970. On peut imaginer les nombreuses conversations entre les Carrier, Séguin et Boulet qui ont conduit à un vaste projet d’espace muséal à l’entrée du terrain de l’UQTR. L’idée était d’y construire le MATPQ et d’y transporter les bâtiments de la Collection Séguin autour d’une place d’animation.

Alors que plus personne ne voulait du moulin à vent, la solution trouvée avec le maire Gilles Beaudoin était d’y ajouter le moulin. La Ville, propriétaire du moulin, le cédait à l’UQTR et le Conseil des ports nationaux faisait l’acquisition du terrain au prix du coût de déménagement du moulin, soit 48 000 $. En décembre 1974, le moulin, distant en ligne droite de trois kilomètres de l’UQTR, a donc parcouru une douzaine de kilomètres pour contourner le pont Lejeune qui aurait été incapable de supporter son poids de 660 tonnes. Fait cocasse, ou triste, c’est qu’à l’époque où le moulin était près du port, le terrain avait été remonté jusqu’à la moitié des deux portes d’entrée. Or, à son déménagement, cela n’a pas été pris en compte, de sorte qu’il manque trois pieds aux portes actuelles. Dans un projet de restauration, si on veut être fidèle à l’architecture et à l’usage du moulin, il faudra relever le moulin de trois pieds à sa base. Les spécialistes nous confirment que ce n’est pas complexe comme opération.

En 1998, Daniel Robert[1] et l’artiste Louis-Philippe Huot ont fondé la Société des amis du vieux moulin de Trois-Rivières (SAVMTR), une association que tu as présidée, de 1999 jusqu’à sa mise en veilleuse en 2004, et qui comptait une centaine de membres. Quel était votre projet ?

Le projet que j’ai élaboré pour la SAVMTR était de faire transporter le moulin près du fleuve, d’y créer un musée-entreprise de production de farine moulue sur pierre, intégrant la culture d’un blé ancien dans les environs, et d’en faire un centre de molinologie, c’est-à-dire un centre de référence sur les moulins du Québec, comme il en existe dans d’autres pays, et un centre de formation sur un savoir-faire menacé, tant pour le patrimoine semencier et la production de farine que pour le métier de charpentier-amoulangeur.

La Ville de Trois-Rivières s’y est vivement intéressée. Elle a financé l’étude de faisabilité du déménagement du moulin. Pour appuyer la faisabilité, j’ai réalisé deux missions de recherches sur le terrain, l’une en 2001 par la tournée de 22 moulins québécois et l’autre en 2003 dans les moulins de France et de Belgique en compagnie de Bernard Sauldubois et de Jean Bruggeman, qui avaient respectivement participé à 35 et à 37 opérations de restauration de moulins, opérations semblables à celle projetée à Trois-Rivières. J’y ai aussi rencontré les frères Croix, charpentiers-amoulangeurs depuis cinq générations. Et même après le refus de l’UQTR en 2004, on a continué à rêver au projet.

En 2005, en ma compagnie, Bernard Sauldubois est venu visiter le moulin. Deux ans plus tard (2007), ce fut au tour de Chris Gibbings, spécialiste français des moulins à vent, et ancien administrateur de The International Molinology Society (TIMS), ainsi que de Thierry Croix, l’un des charpentiers-amoulangeurs de France. Chacun (re) confirmait la faisabilité du projet de remise en opération. En France, des projets similaires sont réalisés presque chaque mois ! Puis en 2013, j’ai créé un groupe Facebook consacré au moulin à vent, regroupant rapidement plus de 300 membres.

Le 18 octobre 1976, le ministère des Affaires culturelles et la Ville de Trois-Rivières donnent leur approbation pour le céder officiellement à l’UQTR. Aujourd’hui, un panneau d’interprétation a été érigé à proximité, racontant six moments importants de son histoire, et souligne que ce vestige de notre passé ancestral a été sauvé de la démolition par l’UQTR. Toutefois, l’état avancé de décrépitude du moulin laisse penser que son avenir est encore incertain. Pourquoi le dernier projet de sauvegarde n’a-t-il pas abouti ?

Ça va faire bientôt 50 ans que le moulin est sur le terrain de l’UQTR. L’espace muséal rêvé par les Carrier et Séguin sur le site de l’université n’est plus dans les cartons de l’UQTR. Le projet de musée des arts et traditions populaires a finalement été déménagé au centre-ville, c’est l’actuel Musée Pop. Les bâtiments Séguin ont été déménagés dans la cour de la prison. Le Festival du vieux moulin qui avait animé le projet de 1978 à 1980 est lui aussi déménagé au centre-ville, c’est l’actuel FestiVoix. Sur le terrain de l’UQTR, il ne reste que le moulin, seul, inanimé, comme un objet oublié de ce projet ambitieux.

En 2004, l’UQTR refusait de remettre le moulin à la Ville. En 2014, j’ai voulu relancer le projet de déménagement du moulin, mais l’UQTR a répliqué en développant son propre projet consistant en la restauration de l’enveloppe extérieure du moulin et en l’aménagement du site avec des panneaux d’interprétation. Le projet ne prévoyait pas de personnel, ni de remonter le moulin de trois pieds à sa base (pour que la porte d’entrée soit à une hauteur normale, comme avant son déménagement en 1974), ni de reconstruire sa galerie circulaire, ni de reconstituer des mécanismes dans le moulin et de le remettre en opération. Un projet similaire à ce qui s’est fait à Québec ou à Pointe-aux-Trembles de Montréal.

Dans moins de quinze ans, nous allons célébrer le 400e anniversaire de la fondation de Trois-Rivières. Est-ce envisageable de penser qu’une restauration du vieux moulin soit possible avant cette date ? Pourquoi est-ce important de consacrer à nouveau des ressources pour la sauvegarde d’un tel monument ?

Est-ce envisageable et important ? Oui ! Et pas seulement sa restauration selon le projet de l’UQTR mais son déménagement au centre-ville et sa valorisation selon le projet que je proposais il y a vingt ans. Il ne reste qu’un terrain vacant dans l’ancienne commune, donc à proximité de son site d’origine. C’est le stationnement qui appartient au Port de Trois-Rivières, près du Delta. Il ferait alors partie d’un continuum formé de l’amphithéâtre, du Vieux-Trois-Rivières et de l’aire commerciale.. Ce serait un projet d’autour de deux millions de dollars, si on actualise les chiffres d’il y a vingt ans. On pourrait aussi y reconstruire la maison du meunier comme elle apparaît sur l’illustration de 1784. Ce qu’on voudrait faire à Trois-Rivières est exactement ce qui s’est fait à l’Île-Perrot en 1977 alors qu’il ne restait que la tour de pierre de ce moulin à vent. Ses mécanismes ont été reconstitués et c’est aujourd’hui un site patrimonial remarquable.

Le patrimoine trifluvien actuel est un patrimoine du 19e et du 20e siècle malgré les quatre siècles d’histoire de la ville. Sur le territoire de l’actuelle ville, il ne reste que onze bâtiments construits entre 1634 et 1799. De ce nombre, il ne reste que le moulin dont le sort n’est pas réglé. Les derniers ont été la maison Rocheleau, acquise par la Ville en 2011 et restaurée de 2012 à 2014 au coût de 766 000 $, et l’église Saint-James, acquise aussi par la Ville en 2011 et restaurée en 2015-2016 au coût de 3,3 millions de dollars. Et d’ici 2022, la Ville aura acquis aussi le monastère des Ursulines.

Il ne restera alors que le moulin à vent. La Ville en a été la propriétaire durant plus d’un siècle (1869-1976). Elle en a confié la garde à l’UQTR, il y a 47 ans, mais les projets de l’UQTR n’ont pas abouti et ne pourront pas aboutir puisque ce n’est pas la mission de l’UQTR de préserver ce type de patrimoine. Ainsi, en redevenant propriétaire, la Ville pourra valoriser un patrimoine bâti et immatériel unique au Québec et dont on rêve depuis l’incendie de 1864, il y a plus d’un siècle et demi.

Sources principales :

René BEAUDOIN. « La mise en patrimoine du moulin à vent de Trois-Rivières », Histoire Québec, vol. 25, no 1, 2019, p. 36-38.

René BEAUDOIN. « Déménagement du moulin », Carnet du meunier, no 8, Société des amis du vieux moulin de Trois-Rivières, septembre 2001, p. 1.

Ginette GAGNON. « Le moulin de M. Beaudoin », Le Nouvelliste, 11 janvier 2014, p. 14 (éditorial).

René BEAUDOIN. « Non, il faut déménager le moulin », Le Nouvelliste, 15 janvier 2014, p. 11.

Martin FRANCOEUR. « La raison d’être du Musée POP », Le Nouvelliste, 19 février 2020, p. 12.

Un groupe Facebook dédié au vieux moulin de la commune a été créé par René Beaudoin en décembre 2013 et rassemble maintenant plus de 300 membres

On peut télécharger le panneau d’interprétation présent sur le campus de l’UQTR

La liste des autres moulins à vent au Québec

[1] Daniel Robert a notamment été président de la Société de Conservation et d’Animation du Patrimoine (SCAP) — devenue l’organisme Patrimoine Trois-Rivières en février 2010 — de 1994 à 2003 puis de 2005 à 2009.

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