Photo : Dominic Bérubé

Un texte de Véronique Durocher, chargée de cours et doctorante en communication sociale

En écrivant cette première chronique, j’ai les yeux grand ouverts ! Et mon regard se pose régulièrement sur des chroniques abordant les wokes ou le wokisme et je dois admettre qu’elles me font souvent froncer les sourcils.

Qu’est-ce que c’est, être woke ?

L’usage du terme « woke » s’accroît dans la francophonie depuis la fin des années 2010, et il fait actuellement l’objet d’une polémique. Dans son premier sens, « woke » renvoie à une « [p]ersonne sensible aux injustices et aux inégalités, en particulier celles dont sont victimes les personnes marginalisées en raison de leur identité (origine ethnique, religion, genre, orientation sexuelle, etc.) » (Dictionnaire Usito). Or, par extension, pour certaines personnes, « woke » fait plutôt référence aux personnes voulant réformer la société de manière radicale, voire aller jusqu’à bannir certains points de vue associés à la discrimination ou à la domination. Le sens de « woke » varie selon la personne qui l’utilise et celle à qui elle s’adresse, de même que selon le contexte.

Pour mieux comprendre, prenons l’exemple de François Legault qui a qualifié Gabriel Nadeau-Dubois de woke. Cette qualification accusatrice mobilise le sens négatif du terme et le rattache à l’idée d’une dérive idéologique parfois appelée « wokisme ».

Pour ma part, comme femme caucasienne, cis, hétéro, ne vivant pas avec un handicap, je n’ai jamais redouté qu’on ne me loue pas un appartement en raison de la couleur de ma peau, qu’on me mégenre – qu’on s’adresse à moi au masculin, alors que je préférerais le féminin – ou qu’on fasse des blagues ridiculisant mon orientation sexuelle ou mon handicap dans les sphères où j’évolue. Comme femme, il m’est cependant déjà arrivé d’être interpelée par un automobiliste alors que je marchais en short un soir d’été dans les rues de Montréal. Messieurs, cela vous est-il déjà arrivé ? Quelles autres situations pourrais-je vivre si plusieurs motifs de discrimination participaient de mon identité ? Ainsi, j’adhère à la définition d’origine : être woke, c’est tout simplement être « éveillé-e » aux différents obstacles que rencontrent d’autres personnes – ou conscient-e de ceux-ci, si vous préférez. Ne devrions-nous pas, toutes et tous, nous préoccuper des injustices et des inégalités ?

Plus ça change, plus c’est pareil ?

Ce que je perçois quand les gens s’inquiètent de la montée du wokisme, c’est de la peur. Les gens semblent craindre que leurs valeurs soient remplacées par d’autres d’origine étrangère, craindre de perdre des droits parce que l’on en accorderait à des groupes minoritaires. Or, les valeurs des Québécois-es dit-es de souche sont majoritairement issues du catholicisme. Une règle d’or prévaut dans cette religion sous diverses formulations : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ou, en d’autres termes, « ne fais pas à l’autre ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ». Ce qui peut revenir à chausser les bottes de l’autre, autrement dit à se mettre à la place de l’autre.

Pour réellement être capables d’empathie à l’égard du vécu d’une autre personne, il faut prendre en considération nos propres privilèges et reconnaitre que toutes et tous n’en bénéficient pas. Attention ! Je ne dis pas que toutes les personnes appartenant à un groupe majoritaire ont les mêmes privilèges ni que celles appartenant à un groupe minoritaire font face aux mêmes défis dans la même mesure. Prêtons une oreille attentive aux expériences de vie de l’autre : soyons woke ! Qui sait, améliorer la qualité de vie de certaines personnes améliorera possiblement celle de la société tout entière !

Inquiétudes de militante

Comme féministe, ce qui m’inquiète particulièrement, c’est que dès lors que l’on s’en tient à voir le wokisme comme une dérive et les wokes comme des personnes radicales, on maintient les systèmes d’oppression en même temps que l’on met fin à tout débat. Le politicologue Francis Dupuis-Déri qualifie d’ailleurs le wokisme de « menace imaginaire » et d’« épouvantail » dans son ouvrage Panique à l’université.

Lorsque l’épouvantail est brandi, les luttes sont reléguées aux oubliettes et leurs défenseur-es bâillonné-es, alors même que les personnes qui dénoncent haut et fort le wokisme disent souvent le faire au nom de la liberté d’expression. Ceux et celles qui disent craindre la censure deviennent alors indirectement des censeur-es. Pratique, n’est-ce pas ?

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