Mireille Pilotto – Chronique linguistique – janvier 2022

Entendu à la radio récemment : « En quelque part, tu dois aller à Anticosti pour savoir vraiment à quoi ressemble cette île. » Mais où va-t-on, justement, avec une telle formulation ?

Nulle part, car la locution en quelque part 1) ne signifie rien de la manière dont on l’emploie et 2) est syntaxiquement incorrecte.

Tout d’abord, l’ajout de cette locution ne fait que traduire l’hésitation du locuteur à affirmer sa pensée. En quelque part (ou à quelque part) vient sans raison diluer ou atténuer le propos. Comme dans cet autre exemple radiophonique récent : « Ce qui arrive à la fillette de Granby, à quelque part, c’est de la faute de tout le monde. »

Pour modérer une opinion, on utilisera plutôt des expressions telles que : d’une certaine façon, dans une certaine mesure, en quelque sorte. Ou on optera pour des tournures comme : il me semble que, j’ai l’impression que, etc.

Ensuite, quelque part ne demande aucune préposition ; on ne doit donc pas placer en ni à devant.

L’expression « en quelque part » ne fait que traduire l’hésitation du locuteur à affirmer sa pensée. Crédit : Pixabay

Cela dit, cette locution est parfaitement correcte quand on parle d’un lieu indéfini ou inconnu. Exemple : « J’ai posé mes clés quelque part et je ne les retrouve plus. » Il peut aussi s’agir d’un endroit qu’on ne veut ou ne peut pas nommer. De fait, quelque part désigne par euphémisme les fesses : « Tu vas recevoir mon pied quelque part » ou les toilettes : « Madame la duchesse est allée quelque part. »

Par ailleurs, quelque part peut également s’auréoler d’un flou intentionnel remarquable. Par exemple, la poétesse innue Joséphine Bacon a intitulé l’un de ses recueils Uiesh – Quelque part. De même, dans sa chanson Kamikaze, l’auteur-compositeur-interprète Patrice Michaud énonce finement : « L’amour ce n’est pas quelque chose, c’est quelque part. »

Les journaux Le Devoir et Le Figaro ont relevé respectivement en 2009 et en 2017 l’usage irritant d’en/à quelque part. Le quotidien montréalais parle d’une expression « détestable » et « pas tuable » tandis que le journal français souligne l’abus de ces mots vides.

En ce début d’année, j’émets donc le vœu que les francophones misent sur l’essentiel en formulant leurs pensées avec précision, sans termes inutiles. Ainsi, les messages n’aboutiront pas quelque part, ils atteindront leur but.

Mais surtout, pour 2022, je souhaite à toutes et à tous de trouver ce « quelque part » fabuleux évoqué par Patrice Michaud ; et si vous y êtes déjà, de le revisiter avec ferveur.

Sources 

 

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