Illustration : Jacques Goldstyn

Depuis quelque temps, la Mauricie se révèle une région des plus convoitées. Il y a un an, ce sont les minières qui exploraient le potentiel de rendement de la MRC de Maskinongé. Depuis quelques mois, c’est à l’est de notre région que ça se passe. Une opération séduction, vantant les avantages de l’implantation de 144 éoliennes, est actuellement menée par l’entreprise Tree Energy Solution (TES) Canada auprès des élu-es et des populations des MRC de Mékinac et des Chenaux. « Un projet novateur en énergie renouvelable au bénéfice de la Mauricie et du Québec », peut-on lire sur le site web de l’entreprise. Une opération qui fait cependant face à des vents contraires.  

Des assemblées citoyennes sont organisées afin que la population locale puisse entendre un autre point de vue que celui mis de l’avant par l’entreprise quant à l’impact social d’un tel projet, à ses retombées économiques et à sa véritable contribution environnementale. Et les assemblées des conseils municipaux connaissent un regain de participation, les citoyens et citoyennes désirant en savoir davantage sur le pouvoir qu’ont les municipalités pour faire valoir, voire prévaloir, la parole citoyenne face aux volontés de TES Canada. 

Le projet d’implantation de 144 étoliennes vise à alimenter un électrolyseur qui permettrait de produire des volumes importants d’hydrogène, un gaz pouvant être utilisé comme le gaz naturel, les émissions en moins. Pour TES Canada, « nous n’avons pas le luxe d’attendre à demain », comme on peut le lire sur son site web. 

Les inquiétudes en regard de l’impact du projet sur la cohésion sociale sont palpables, celui-ci étant susceptible de fracturer le tissu social des communautés touchées. On a vu des épisodes du genre qui, au sein d’autres communautés, ont laissé de profondes cicatrices. Que des agriculteur-trices de la MRC des Chenaux prêt-es à accueillir des éoliennes sur leur terre disent vouloir « tenir ça mort » de peur d’être pointé-es du doigt ou, plus grave, de subir des représailles comme l’ont affirmé certain-es, en dit long à ce sujet. Les choses se passeraient bien différemment si le projet était porté par la communauté, permettant ainsi une planification ouverte et une réelle démarche d’acceptabilité sociale. On l’a vu dans la MRC Pierre-De Saurel en Montérégie, par exemple, qui est l’unique actionnaire d’un parc de 12 éoliennes.

Ce projet constitue un épisode additionnel de la place croissante du secteur privé dans la production d’électricité. Est-il approprié qu’une fois de plus les gisements éoliens les plus intéressants soient accaparés par des intérêts privés alors que cette richesse naturelle devrait d’abord servir le bien commun ? Selon une étude rendue publique en mars, une telle appropriation desservirait l’intérêt de la société québécoise. L’Institut de recherche en économie contemporaine, à l’origine de l’étude, a en effet révélé que la politique de développement privatisé de la filière éolienne aurait, depuis 2009, coûté 6,09 milliards de dollars aux consommateurs et consommatrices en raison des contrats signés par Hydro-Québec obligeant l’achat de l’énergie produite par les éoliennes du secteur privé. Qu’il s’agisse d’acheter l’énergie privée à fort prix ou, dans le cas de TES Canada, de fournir à un tarif avantageux 150 MW de notre hydroélectricité pour compléter l’alimentation électrique de l’électrolyseur privé, la gestion de la filière éolienne soulève des questions légitimes.

Et voilà que le gouvernement actuel « jongle » avec l’idée d’une légalisation de la vente directe d’électricité d’une entreprise privée à une autre, ce qui n’est pas permis en vertu de la loi actuelle. Une entreprise autorisée à produire de l’électricité pour ses propres besoins ne dispose pas du droit de la distribuer, cette responsabilité incombant exclusivement Hydro-Québec. Selon des élu-es et des spécialistes, une remise en cause du monopole de notre société d’État sur la distribution d’électricité mériterait un large débat public. Au lieu de cela, TES Canada est utilisé comme ballon d’essai par le gouvernement de la CAQ dans sa volonté de privatiser une partie de la production d’électricité au Québec.

Par ailleurs, l’efficience de la production d’hydrogène à partir d’électricité ne fait pas l’unanimité au sein de la communauté scientifique. « Projet mal ficelé. Procédé peu efficace, coûts de production d’électricité trop élevé », affirmait récemment Normand Rousseau,  directeur de l’Institut de l’énergie Trottier à Polytechnique Montréal, dans une entrevue accordée au journaliste Francis Beaudry de Radio-Canada. Le point de vue d’un scientifique qui, en 2013, a co-présidé la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec à propos de notre avenir énergétique devrait mériter attention.

Des scientifiques, comme le professeur Claude Villeneuve, directeur de la Chaire en éco-conseil de l’UQAM, doutent de la viabilité de l’hydrogène vert en raison de sa faible efficacité énergétique, car il requiert plus d’énergie à sa production qu’il n’en génère, d’où les coûts très élevés pour le produire. Mais comme le développement de la filière éolienne est privatisée, les profits le sont aussi, au détriment des consommateur-trices. Ainsi, bien que l’hydrogène produit à partir d’énergies renouvelables ait une place à jouer dans la transition énergétique, comme ce gaz coûte très cher à produire en ressources collectives (ici : le vent et l’hydroélectricité), les spécialistes s’entendent pour dire qu’on devrait le réserver aux procédés industriels impossibles à électrifier. Or, dans le projet actuel, comme nous n’avons pas le contrôle collectivement sur l’utilisation finale qui sera faite de l’hydrogène, il se pourrait donc qu’il soit par exemple utilisé pour le chauffage de bâtiments où l’électricité peut faire le travail. Du gaspillage.

Certains peuvent avoir tendance à voir dans le débat actuel une énième manifestation du syndrome « pas dans ma cour », discréditant ainsi une démarche citoyenne d’enquête et une recherche de réponses pour permettre une décision éclairée. Au contraire, sans présumer des conclusions de la démarche en cours, il faut saluer celles et ceux qui se mobilisent pour réclamer transparence et libre circulation des informations. Comme il faut saluer les élu-es des municipalités de la région qui démontrent un souci d’écoute à l’égard de leurs commettant-es. Lorsqu’on parle de ressources publiques, poser des questions, c’est simplement s’occuper de ses affaires.

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