Alain DumasAlain Dumas, économiste – Économie – octobre 2021

Depuis la réouverture graduelle de l’économie, bon nombre d’entreprises n’arrivent pas à pourvoir des postes inoccupés. Le recrutement de la main-d’œuvre est donc plus difficile, comme en témoigne le nombre de postes vacants qui est passé de 128 400 à 147 000 entre le printemps 2020 et celui de 2021, soit une hausse de 14,4 %.

Les aides sont-elles responsables ?

Face à ce problème de recrutement de la main-d’œuvre, le monde patronal tient responsables la Prestation canadienne d’urgence (PCU) et la Prestation canadienne de la relance économique (PCRE), qui inciteraient des personnes à ne pas travailler. Cet argument ne tient pas la route, car la PCU a pris fin le 2 décembre 2020 et la PCRE qui l’a remplacée s’adresse aux travailleurs et travailleuses autonomes et aux contractuel.l.es qui n’ont pas droit à l’assurance-chômage.

D’autres accusent les jeunes de retarder leur retour sur le marché du travail. Or, les données de Statistique Canada contredisent un tel blâme, car le pourcentage des jeunes de 15 à 24 ans qui occupaient un emploi au cours de l’été 2021 (66 %) était plus grand que son niveau d’avant la pandémie (64,1 % à l’été 2019).

Les départs à la retraite ont augmenté de 50 % depuis dix ans. – via Getty images

Le déséquilibre démographique

Quand on recule dans le temps, on constate que la rareté grandissante de main-d’œuvre va de pair avec un déséquilibre démographique depuis les années 2010. D’un côté, le nombre de jeunes de 15 à 24 ans a baissé de 998 000 à 904 000 entre 2010 et 2021 (notons que ce nombre a diminué de 10 300 depuis le début de la pandémie seulement). De l’autre côté, les départs à la retraite ont augmenté de 50 % depuis dix ans.

L’indice de remplacement de la main-d’œuvre, qui mesure le pourcentage de jeunes de 20-29 ans (la relève de main-d’œuvre) par rapport aux personnes de 55-64 ans (à la veille de la retraite)[1], illustre ce déséquilibre démographique. Cet indice, qui était de 100 % au début des années 2010, atteignait un creux de 81 % en 2021. Dit autrement, le Québec dispose aujourd’hui de 19 de personnes de moins susceptibles d’entrer sur le marché du travail pour 100 personnes sur le point d’en sortir, qu’en 2010. Ces chiffres montrent donc que la rareté de main-d’œuvre constitue aussi un problème structurel, et non seulement passager.

La pandémie a amplifié ce problème avec la chute du nombre d’immigrant.e.s internationaux et de résident.e.s non-permanents. Le Québec a ainsi accueilli 88 000 personnes de moins que prévu en temps normal, de sorte que sa population n’a augmenté que de 19 300 personnes en 2020, soit 5 fois moins qu’en 2019 (+ 110 000).

Le contexte de la crise sanitaire

Lorsqu’on jette un regard sur les secteurs qui ont connu les hausses les plus importantes de postes vacants : santé (+ 5 900, + 30,4 %), fabrication (+ 5 100, + 33,1 %), construction (+ 3 700, + 50,2 %) et commerce de détail (+ 1 195, + 8,2 %), force est de constater que la crise sanitaire a joué un rôle particulier dans la hausse des besoins de main-d’œuvre non-comblés.

Mentionnons d’abord les besoins qui ont explosé en santé, et ce dans un contexte de départs de personnel épuisé. Dans la construction, les bas taux d’intérêt et le télétravail ont enflammé la demande de maisons et par le fait même les besoins de main-d’œuvre dans ce secteur. Enfin, la reprise économique plus forte et plus rapide que prévu a créé des goulots d’étranglement dans le secteur de la fabrication qui, dès février 2021, avait rattrapé le niveau d’emploi d’avant la pandémie.

La crise sanitaire a aussi amené bon nombre de personnes à changer de métier ou de profession, qu’elles exerçaient auparavant, comme en témoigne la hausse du taux de changement d’emploi depuis le début de la pandémie[2]. Notons que ce phénomène n’est pas étranger au fait que les secteurs qui offrent les plus faibles salaires concernent 30 % des postes à combler.

Notons enfin qu’en dépit des 300 000 chômeurs officiels, une bonne partie des 147 000 postes à combler ne correspondent pas aux qualifications ou aux besoins des personnes en recherche d’emploi, car pour être considérée comme un chômeur officiel par Statistique Canada, la personne sans emploi doit démontrer qu’elle est à la recherche active d’un emploi. C’est pourquoi le marché du travail se trouve confronté à une période d’ajustements à la fois contextuels (crise sanitaire) et structurels en termes d’adéquation entre les besoins des travailleurs et des entreprises. D’où la nécessité de renforcer les politiques publiques qui favorisent les ajustements sur le marché du travail ainsi que l’amélioration des salaires et des conditions de travail.

Sources 

[1] ISQ, Perspectives démographiques du Québec et des régions, 2011-2061, Édition 2019.

[2] Statistique Canada, Le Quotidien, 10 septembre 2021.

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