Durant les trois semaines de l’occupation du centre-ville d’Ottawa par le convoi de camions, nous avons été témoins, sur les réseaux sociaux, d’une polarisation grandissante à l’égard des différentes mesures sanitaires adoptées par les gouvernements fédéral et provinciaux. Afin d’affirmer clairement leurs positions, tant les personnes de gauche que de droite ont partagé en grand nombre des mèmes politiques.

Quel est l’intérêt de partager un montage photo où l’on compare Justin Trudeau à un dictateur ou l’ensemble des camionneurs à des terroristes? Si certains diront qu’une image vaut mille mots, dans les deux cas, il y a des nuances essentielles à apporter avant d’en faire de telles comparaisons fallacieuses.

Bien plus qu’une fonction humoristique

Bien que la nature du mème politique soit d’aborder des questions politiques en employant un ton humoristique, ironique ou cynique, la professeure Limor Shifman, dans son ouvrage Memes in Digital Culture, affirme qu’ils servent également « à faire état d’une opinion, à participer au débat normatif sur comment le monde devrait fonctionner et, sur la meilleure façon d’atteindre cet idéal » (2013, p.120). Toujours selon Shifman, au-delà de la moquerie, les mèmes politiques peuvent à la fois alimenter un soulèvement populaire et être un mode d’expression et de discussion publique.

Si certains mèmes politiques sont basés sur des faits et sont habilement montés, à l’image d’une caricature, il y en a de nombreux qui font des liens douteux en utilisant des stratégies telles que des amalgames, des anachronismes ou des sophismes de faux dilemme. Ainsi, ils viennent attribuer de fausses caractéristiques ou de fausses intentions aux individus ou aux groupes qui y sont dénoncés. De la même manière que les fausses nouvelles, ces mèmes politiques viennent propager des représentations erronées des événements ou des positions qu’ils dénoncent. Les enjeux complexes, qui devraient être analysés avec nuance et rigueur, se voient traités de manière simpliste, émotive et fallacieuse.

C’est aussi une question de littératie

En gardant à l’esprit qu’une majorité de Canadien.nes utilise les réseaux sociaux comme principale source d’information, selon la Fondation pour le journalisme canadien, et qu’une majorité de Québécois.es n’atteint pas le niveau 3 de littératie considéré comme le seuil à atteindre pour « lire des textes denses ou longs nécessitant d’interpréter et de donner du sens aux informations », selon la Fondation pour l’alphabétisation, nous pouvons nous questionner sur la capacité de nombreux individus à départager le vrai du faux. Si un seul mème peut paraître drôle et inoffensif, qu’en est-il du cumul de mèmes partagés par un.e sympathisant.e à une cause? Est-ce que l’ensemble de ces mèmes politiques leur permet de donner un sens au monde dans lequel ils/elles vivent? Ou est-ce que les mèmes politiques leur servent plutôt à confirmer une représentation du monde qu’ils/elles se sont fait a priori? Force est de constater que dans les deux cas, ces représentations sont biaisées.

Si certaines personnes pensent participer au débat politique en partageant des mèmes trompeurs, peut-être contribuent-elles plutôt, en se basant sur des faussetés ou des demi-vérités, à déplacer une discussion rationnelle et nuancée vers une discussion émotive et polarisante. Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles il est légitime de critiquer et de débattre sur les mesures sanitaires adoptées par les gouvernements. Or, il est difficile de commencer un débat quand les perceptions de départ sont à ce point tronquées qu’il n’est plus possible pour certains individus de distinguer le vrai du faux. Cette occupation de la ville d’Ottawa aurait pu être une belle occasion d’avoir un débat constructif; elle semble plutôt avoir accentué des divisions politiques de plus en plus difficiles à réconcilier. Cette réconciliation nécessitera assurément un examen des mondes imaginaires et symboliques que les mèmes politiques auront contribué à façonner.

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