Les pénitenciers du Québec s’apprêtent à tourner le dos à plus de 50 ans d’histoire en enseignement collégial en fermant les portes de leurs classes de cégep, au moment même où l’on répète partout que l’éducation est un droit fondamental et qu’elle devrait être accessible à toutes les personnes. Cette décision, qui sera effective dès le 30 juin prochain, devrait nous inquiéter bien au-delà des murs des pénitenciers…
Depuis presque deux ans déjà, mes recherches doctorales portent précisément sur l’accès à l’enseignement collégial dans les pénitenciers au Québec, dans le cadre d’un doctorat en administration et politiques de l’éducation. Je ne peux donc m’empêcher de penser que la décision de Service correctionnel Canada (SCC) de retirer l’offre des programmes collégiaux au sein même de certains de leurs établissements carcéraux est complètement insensée.
Sur papier, nous sommes pourtant exemplaires et avons comme noble intention de promouvoir l’accès à l’éducation, dont l’enseignement supérieur. Les grandes déclarations internationales affirment que toute personne a droit à l’éducation, et le ministère de l’Enseignement supérieur mentionne même dans son Plan stratégique 2023-2027 que l’enseignement supérieur « doit être ouvert et accessible à tous ceux qui le souhaitent, sans aucune discrimination ». Nos différentes lois et politiques sur l’éducation parlent d’équité, de réussite et d’inclusion. Mais, dès qu’on franchit une clôture surmontée de barbelés, ces principes se mettent mystérieusement à disparaître, comme si l’éducation et les droits s’arrêtaient aux portes des pénitenciers.
Les bienfaits de l’enseignement supérieur
Dans mes travaux, j’ai pu constater à quel point la population carcérale cumule les difficultés scolaires. On parle de décrochage, de parcours marqués par les échecs, de troubles du langage, de pauvreté et évidemment de stigmatisation qui débute parfois dès les premières expériences scolaires. Les personnes incarcérées ont donc pour la plupart un parcours scolaire assez chaotique, mais paradoxalement l’incarcération est parfois le premier endroit où elles peuvent véritablement avoir la possibilité d’étudier. Quand on coupe ces occasions d’apprentissage, on enlève parfois la première vraie chance de développer une relation positive avec l’école. On retire à des gens la possibilité de se réconcilier avec eux-mêmes et avec la société. L’école ne sert pas seulement à développer des connaissances et des compétences. C’est aussi un lieu où l’on peut s’émanciper, s’ouvrir aux autres, prendre confiance en soi et développer des habiletés qui permettront de prendre part au projet de société. J’ai lu et écouté plusieurs témoignages de personnes judiciarisées au cours des derniers mois et plusieurs racontent à quel point les études ont redonné un sens à leur quotidien en transformant leur peine d’incarcération en période de réflexion sur soi. Pour certaines, la perspective de décrocher un diplôme représentait la possibilité concrète de ne pas revenir en prison. Quand on parle de sécurité publique et de protection de la population, il est difficile d’imaginer un outil plus efficace que l’éducation.
Un choix politique qui nous regarde
Quand on demande pourquoi de telles coupures ont lieu malgré le fait que l’enseignement supérieur soit un moyen efficace pour prévenir la récidive, le SCC répond qu’il veut se concentrer sur la formation professionnelle et qu’il doit s’adapter aux besoins du marché et du monde du travail. Mais il faut arrêter de se mentir. Couper dans l’éducation, c’est un choix politique et c’est toujours un mauvais choix. C’est un choix qui envoie un message que l’accès à l’enseignement supérieur n’est pas rentable, surtout pour les personnes qui, dans les faits, en auraient le plus besoin.
En privilégiant uniquement la formation professionnelle en fonction des besoins du marché, on réduit l’éducation à une logique d’employabilité immédiate, comme si sa seule valeur résidait dans la capacité de produire et non de penser. De plus, lorsqu’on sait qu’incarcérer une personne coûte un peu plus de 100 000 $ par année, alors que les programmes collégiaux offerts par le Cégep Marie‑Victorin ont coûté 210 000 $ en 2024‑2025 et qu’ils ont permis à 50 personnes d’étudier, il devient évident qu’éduquer coûte moins cher qu’incarcérer.
Investir dans l’éducation, c’est investir dans la prévention, dans la protection de la société et dans le développement de l’autonomie citoyenne. C’est offrir des outils aux personnes incarcérées afin qu’elles puissent participer à la société plutôt que de leur en refuser l’accès. Quand on coupe dans l’éducation, on coupe dans l’avenir. On appelle cela une coupure de budget, mais il faut arrêter de banaliser des décisions qui, en réalité, fragilisent les fondements mêmes de notre société.
Photo : Dominic Bérubé






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