Chaque mois, notre collaboratrice Isabelle Cossette nous propose des récits de personnes venues d’ailleurs et établies en Mauricie. Ce mois-ci, elle présente le parcours d’Alice Wagenaar, une universitaire exceptionnelle maintenue dans la précarité par la lourdeur insensée de l’immigration canadienne.
Alice Wagenaar a un parcours complètement aberrant : au pays depuis huit ans, cette Québécoise déterminée à faire rayonner sa contrée d’adoption vit dans la précarité et l’incertitude les plus totales. Pourquoi ? En raison de l’inconcevable lenteur et de la confusion bureaucratiques. Portrait d’une femme à la détermination sans bornes.
Une arrivée prometteuse

Photo : Gracieuseté
Alice, 33 ans, grandit en Auvergne, dans le centre de la France. Après avoir réalisé une partie de ses études en France, elle fait une maîtrise en Norvège. En tant qu’étudiante internationale, elle y obtient la résidence permanente au bout de six mois. Au moment de choisir où elle fera son doctorat, elle opte pour le Canada. « J’ai l’impression qu’il y a eu une volonté d’accueillir du monde au Canada », me lance-t-elle en faisant référence à la période concernée, il y a une dizaine d’années.
Elle m’explique qu’à l’époque le message qui était reçu à l’étranger était : « Le Canada recrute. » Les démarches étaient simples : sa demande de permis d’études est facilement et rapidement acceptée. Arrivée en 2017, elle rejoint sa conjointe de l’époque et débute son parcours doctoral en sciences biomédicales à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Pourquoi l’UQTR ? En raison de la présence d’un laboratoire réputé en neurophysiologie de la douleur.
Au début, tout se passe bien : elle travaille à l’université comme assistante de recherche et chargée de cours tout en faisant son doctorat. « C’est à partir de quatre ans que ça a commencé à être compliqué, niveau immigration », lance-t-elle avec résignation.
Depuis plusieurs années, l’attitude accueillante du Canada qu’Alice avait initialement sentie a été remplacée par un durcissement et une fermeture. « Donc, ils ont fait du recrutement à l’international, mais maintenant que les travailleurs étrangers et que les étudiants internationaux sont là, on leur dit : arrangez-vous. »
La précarité de l’arrivée
Comme toute personne arrivant dans un nouveau pays, Alice est dans une situation précaire : elle n’a qu’une limite de 500 $ sur sa carte de crédit. « Tu veux avoir une laveuse et une sécheuse, t’as déjà maxé ta carte ! », souligne-t-elle. En plus des frais de déménagement, elle souhaite se meubler et se fait avoir avec des électroménagers usagés brisés.
Impossible aussi, pour elle, de s’acheter une voiture : seule une location longue durée est envisageable avec sa conjointe de l’époque. En effet, au Québec depuis trop peu de temps, elle se ferait imposer un taux d’intérêt ridicule. Depuis sa séparation, d’ailleurs, elle fait du vélo et prend le transport en commun : « Je n’ai pas les moyens financiers d’avoir une auto. »
Elle s’exprime avec candeur sur ces « boucles de précarité » liées à une arrivée dans un autre pays ». Mais ce n’est rien comparativement à ce que lui réservera plus tard la bureaucratie québécoise et canadienne.
Le cercle vicieux des renouvellements
Alice insiste : elle a toujours fait le renouvellement de ses papiers à temps « pour être dans la zone grise », comme elle l’explique. La zone grise, c’est une espèce de période de grâce : les papiers sont expirés, mais comme les renouvellements ont été demandés à temps, tout va encore bien. Mais entre les délais et les échéances, tout éclate.
Au fil de son parcours, Alice a dû renouveler son permis d’études au moins quatre fois. Or, pour avoir un permis d’études, il faut un certificat d’acceptation du Québec (ou CAQ), qui lui aussi expire. Comme l’un ne s’obtient pas sans l’autre et qu’ils comportent tous deux des délais et des échéances distincts, un effet domino s’est produit à répétition pour Alice. Elle s’est parfois retrouvée avec un permis d’études valide pour… deux mois.
« À chaque demande de renouvellement, c’est des coûts, de l’argent », ajoute-t-elle. Au cours de son année la plus précarisante, avec des renouvellements l’un à la suite de l’autre en raison d’inexplicables délais de traitement, Alice a dû débourser près de 3 000 $ – le tout, évidemment, en sus de ses frais de scolarité (canadiens, d’ailleurs, pas québécois).
Au cours des deux dernières années, à cause des délais, elle a vu à deux reprises son statut expirer. Donc, plus le droit de travailler, plus le droit d’étudier, plus de RAMQ, plus de revenus – juste l’insupportable attente des papiers.
Quand on ne peut plus rien faire et qu’on n’est condamnée à l’attente, il est certainement facile de perdre pied, et c’est ce qui est arrivé à Alice. « L’automne passé, j’ai perdu mon statut, je vivais une situation très difficile à l’université, j’ai eu un décès très proche… je suis allée en centre d’hébergement. » Malgré son doctorat alors presque achevé, Alice a dû avoir recours aux services de banques alimentaires, mais ce n’était pas simple non plus sans statut : « La première fois que je suis allée à la banque alimentaire, on m’a dit : “On a besoin de voir votre passeport et votre permis de séjour valide”. Je leur ai dit : “Mais c’est pour ça que je suis là !” » Elle est reconnaissante du fait que le personnel s’est montré compréhensif.
Saisir les médias
En raison des délais liés au permis d’études, Alice n’était techniquement plus inscrite à l’université l’hiver et le printemps derniers. Le hic : la limite de temps accordée par son programme allait expirer. Donc, si elle ne soutenait pas sa thèse à ce moment-là, elle n’aurait jamais son doctorat.
Alice s’est donc résolue à recourir à une personne qui connaissait un politicien de la région. Elle avait communiqué avec le politicien en question de son côté, mais ses démarches n’ont pas eu de succès avant qu’une personne qui le connaissait personnellement n’intervienne. « C’est parfaitement injuste comme fonctionnement », précise-t-elle en soulignant à répétition le privilège dont elle bénéficie. Dès que le politicien a été mobilisé, elle dit que tout a déboulé : elle a été mise en contact avec des médias régionaux et, rapidement, tout s’est arrangé. L’été dernier, Alice a (« enfin ! ») terminé son doctorat.
L’incertitude post-diplôme
Tout est bien qui finit bien ? Non. Alice n’est pas au bout de ses peines : « Je m’étais renseignée auprès des conseillers en immigration qui travaillent à l’université, on m’a dit que j’avais une période de zone grise, une période de grâce, le temps de demander le visa post-diplôme. » Elle passe donc l’été à travailler et se rend diligemment à son rendez-vous prévu avec un conseiller en immigration, le 1er août. On lui apprend alors qu’elle travaille illégalement depuis maintenant un mois et doit arrêter immédiatement. « Je suis allée voir mon employeur le jour même pour lui dire : “C’est mon dernier shift” », lance-t-elle. Elle travaillait alors en restauration.
Elle m’explique que le permis d’études expire au jour de la diplomation, mais qu’il est possible de le renouveler. Cela dit, pour demander le renouvellement, il faut… un courriel de diplomation. « C’est pour ça qu’on se retrouve dans des zones grises qui finissent par expirer avant qu’on ait le papier », explique-t-elle.
Elle a fini par pouvoir demander le permis post-diplôme, mais ses papiers actuels expirent en mars 2026 et, étant donné les délais de traitement, elle ne sait pas si elle pourra enseigner toute la session d’hiver : elle peut accepter des charges, mais elle ignore encore si elle pourra continuer à les donner au-delà de mars 2026 et si elle devra alors céder la place à une remplaçante. Et il faut savoir qu’Alice est difficile à remplacer : spécialiste en neurophysiologie et en neurosciences (« de tout le système nerveux, de la communication à l’intérieur du corps, du fonctionnement du cerveau », explique-t-elle à la non-scientifique que je suis), elle fait partie des rares personnes qualifiées pour donner certains cours pointus. Mais pour l’hiver prochain, l’attente persiste.
Malgré tout, Alice se considère très chanceuse : elle a une propriétaire compréhensive et un coloc bienveillant et est généralement bien entourée. Elle ajoute: « Je suis vraiment privilégiée parce que je suis blanche, francophone et éduquée. » Elle n’imagine pas la situation de personnes qui ne parlent pas français, ne savent pas quelles ressources consulter, n’ont aucun service comme elle grâce à l’université et vivent de la discrimination.
Elle ajoute être généralement surprise du manque de clarté des sites gouvernementaux, et c’est pourquoi elle passe toujours par des conseillers en immigration. Cela dit, les deux qu’elle a vus dans la dernière année lui ont souligné qu’il y avait tellement de changements « que même eux ne sont plus sûrs de ce qu’il faut faire ».
Enracinée au Québec
Avec tout ce qu’elle a vécu ici, Alice se fait souvent demander par ses ami-es, en France, pourquoi elle reste. « Je suis en amour avec le Québec », explique-t-elle. Elle affectionne particulièrement les rapports hiérarchiques « plus horizontaux » qu’en France, le fait qu’elle y est plutôt tranquille en tant que membre de la communauté queer, la beauté de la nature…
« Moi, je suis bien ici et j’ai envie de rester ici », souligne-t-elle, avant d’ajouter : « Mais je comprends le monde qui repart. »
Alice se dit « 100 % intégrée ». Au début, elle ne savait pas si elle aimerait Trois-Rivières, mais elle adore à présent sa ville d’adoption et la vie culturelle et communautaire de celle-ci, à laquelle elle contribue largement comme bénévole. Au sein de GRIS Mauricie, elle donne des ateliers pour les jeunes dans les écoles afin de démystifier la diversité sexuelle et de genre. En tant que vice-présidente de l’Association québécoise de la douleur chronique, elle anime depuis plusieurs années des groupes d’entraide pour des personnes qui vivent avec ce type de douleur. À ce titre, elle siège à de nombreux comités canadiens puisque le Québec est en avance sur les autres provinces et territoires dans ce domaine, et ce, pour « faire rayonner le Québec à travers le Canada ». L’ironie.
Pour l’avenir, le plan d’Alice est simple : « Je vais m’acharner jusqu’à ce que j’aie ma résidence permanente. » Le parcours d’endurance se poursuit.






