Soraya Kettani – Opinion – février 2022 

« Homme ou femme, c’est pareil »

C’est par cette puissante déclaration que Émilie Castonguay a commenté sa récente nomination au sein des Canucks. Une nomination qui la désigne ainsi première femme directrice générale adjointe de l’histoire de cette équipe de hockey de Vancouver. Une phrase retentissante et qui s’unit, dans le hasard du calendrier, à la sortie au même moment en France, du dernier ouvrage, extrêmement fouillé et outillé, de l’historien, essayiste et anthropologue Emmanuel Todd.

Autant prévenir : les féministes et néo-féministes en auront peut-être le poil hérissé, car « Où sont-elles ? » – c’est le titre du livre, édition le Seuil – déplaira nécessairement, et pour cause ! 

D’emblée, Emmanuel Todd fait du terme « genre » une cause de rébellion, car idéologiquement chargé.  Il le réfute et le substitue par le terme « sexe ». Il met aussi laconiquement fin à l’hégémonie du concept de « patriarcat » qu’il trouve inadapté, car plus approprié à renseigner sur l’histoire qu’à renseigner sur le statut des femmes et leur cheminement côte à côte auprès des hommes. Il le déplore car il fait obstacle à l’évolution des femmes du fait même qu’il empêche d’analyser les contextes et les positions au sein desquels les femmes sont dominantes. Le concept de patriarcat limite l’exploration parce qu’il empêche de dépasser l’idéologie.

À cela, le coup de force même – ou d’épée – de E. Todd, est d’opposer au « patriarcat » le terme de « matridominance », car oui, annonce-t-il, la condition des femmes n’a jamais été aussi bonne. Rien de moins que cela. Emmanuel les célèbre même, car déclare-t-il, elles « existent vraiment par elles-mêmes » du fait qu’elles deviennent « hiérarchisées directement comme les hommes ». Sans nier les violences qu’elles peuvent subir, il invite à cesser de les regarder comme des victimes. Bien davantage, il souligne que cette matridominance est une indication de la réussite des femmes liée à leur réussite scolaire, et dont les débuts remontent à il y a de cela plus de 60 ans. Cette indication signifie que le « féminisme antagoniste » n’est pas essentiellement conséquent à une résistance masculine, mais plutôt à un fondamentalisme féminin, soutient-il, et qui est à rattacher aux contradictions de la condition féminine présente.

Les femmes sont aujourd’hui en majorité significative et plus représentatives en certains secteurs, et s’il demeure encore quelques domaines où les hommes sont plus puissants, cela ne doit pas faire oublier la transformation spectaculaire qu’ont connue les deux « genres », et qui se mesure à l’échelle de l’humanité.

Ce livre séismique aura-il pour effet de déplacer quelques plaques dans le sein des mouvements engagés pour la cause des femmes?

Nous l’aurons compris : le livre place l’axe de lecture sur un changement de paradigme. Le but : contrecarrer l’idéologie, car le point de départ d’E.Todd est celui de l’analyse du statut des femmes à partir de l’analyse des sociétés, de la carte des structures familiales mondiales, et du « sexe », en tant que sujet porteur « d’habitudes différentes ». Le placement de ces perspectives est déterminant car il démystifie les stigmatisations complexes que la femme porte en elle au milieu de la société moderne au sein de laquelle elle se déploie.

Des voix se sont déjà élevées pour opposer des résistances au discours de M. Todd, même si elles lui reconnaissaient dans cette divergence de lecture la rigueur scientifique de sa construction académique. Elles lui reprochent ainsi de méconnaitre « la femme » et les conditions réelles de la femme, en tant que sujet agissant au sein de la société. Elles lui reprochent d’expédier aussi abruptement ce qu’il appelle « guerre des sexes » dans l’esquisse de l’histoire, pour prouver le fait désarmant d’un avantage aux femmes.

Est-il méthodologiquement juste de déconstruire une généalogie du savoir pour la reconstruire sur une archéologie de l’histoire ?

Si l’appel d’Emmanuel Todd est un appel à la raison,  pourquoi ne s’entend-il pas comme une évidence ? Son innovation analytique et son invitation à un changement de paradigme constitueront-t-elles une ouverture à de nouveaux champs d’étude de la pensée féministe, à entreprendre notamment par le sexe masculin ? Et est-ce « féminisme antagoniste » à l’américaine et qui a connu une montée en France, selon Emmanuel Todd, constituerait un champ des possibles transverse à toutes les structures sociétales d’un point de vue méthodologique?

En attendant de réviser à nouveau l’évolution du sens de l’histoire, le prochain point d’étape sera peut-être donné par ce qu’avait répliqué Françoise Giroud*, en guise de vœu : « la femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente ». Nous ne sommes alors certainement pas à la fin de l’histoire.

*journaliste, écrivaine et femme politique française

 

 

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