Alex Dorval – Société – janvier 2022  La crise des opioïdes qui frappait l’Ouest canadien depuis plusieurs années a fait son chemin, pandémie aidant, jusque dans les régions du Québec. La fermeture des frontières ayant fait entrave au marché de certains médicaments et de certaines drogues, les utilisateurs se sont tournés vers des drogues de synthèse issues de laboratoires clandestins. La teneur en opioïdes de ces comprimés varie dangereusement, pouvant causer une plus forte dépendance physique, des psychoses et des surdoses, mortelles ou non. Il y a eu au pays, cette année, une moyenne par jour de 19 décès et 16 hospitalisations attribuables aux opioïdes selon l’Agence de santé publique du Canada (ASPC). Les modélisations du Comité consultatif spécial sur l’épidémie de surdoses d’opioïdes prévoient qu’entre 1200 et 2000 Canadien.nes pourraient être victimes d’une surdose mortelle pour chaque trimestre d’ici juin 2022. L’Institut national de santé publique (INSPQ) rapporte une hausse du nombre mensuel de décès causés par une intoxication suspectée aux drogues ou aux opioïdes à l’échelle de la province pour les derniers mois de 2021. S’il y a eu en région une hausse observée en 2020 par rapport aux années antérieures, ce n’est toutefois pas le cas en 2021, indique la vigie du CIUSSS-MCQ. Les visites à l’urgence et les hospitalisations ne seraient pas en hausse cette année non plus en Mauricie/ Centre-du-QuébecNombre de décès causés par une intoxication suspectée aux drogues ou aux opioïdes selon la période

Territoire Janvier à décembre 2020 Janvier à septembre 2021 *
Mauricie Centre-du-Québec 36 19
Québec 547 339

Source : CIUSSS-MCQ

Les effets sur le terrain

Mais les effets de la crise des opioïdes sur le terrain ne se limitent pas aux surdoses mortelles, fait valoir Kate Larkin, directrice et intervenante chez Tandem Mauricie. Les 12 intervenant.es de l’équipe Tandem offrent des services de proximité, des formations et des cliniques de dépistage auprès des utilisateur.trices. Il y a des surdoses non-mortelles et des psychoses qui ne peuvent parfois pas être prises en compte, explique Mme Larkin. Il y a aussi les constats provenant des utilisateur.trices mêmes. « Les substances sont plus fortes, les gens perdent connaissance sans nécessairement faire une surdose. Ils se sentent sur le pilote automatique, ils ont des pertes de mémoire. Ils nous disent des trucs comme ‘’Je me sens plus fucké que d’habitude’’, ‘’Je ne sais pas ce qu’elle avait cette batch-là !’’ Plusieurs ont un discours plus incohérent qu’avant. » Les intervenantes rapportent également voir de nouveaux visages : « On voit de plus en plus de jeunes, entre 18 et 25 ans, qui ont une consommation sporadique. Ils croient consommer des métamphétamines ou de la cocaïne, mais il y a très souvent du Fentanyl ou d’autres opiacés dans ce qu’ils prennent. » Or, le sevrage des opioïdes amène des symptômes physiques plus sévères que ce à quoi sont habitués les jeunes. « Il faut se défaire de l’image stéréotypée de l’homme âgé, seul, en situation de rupture sociale, et qui se pique parce qu’il cherche à mourir. Ces gens-là ne veulent pas mourir pour la plupart. Et la consommation par injection est beaucoup plus rare qu’on le pense », précise Mme Larkin.

Les effets de la crise des opioïdes se font sentir jusque dans les régions du Québec. La naloxone en vaporisateur, un médicament qui agit rapidement pour renverser les effets d’une surdose d’opioïdes, peut sauver des vies. – Photo : Alex Dorval

Travailler sur la réduction des méfaits

« Il y a aussi les surdoses associées à la polyconsommation. Au Québec, ce qu’on observe ce sont surtout justement des surdoses d’opioïdes mixées avec des métamphétamines », constate à son tour Bianca Desfossés, agente en réduction des méfaits au sein de l’Association québécoise des centres d’intervention en dépendance (AQCID). Puisque l’usage de substances est un phénomène universel impossible à enrayer totalement, il ne faut pas toujours viser l’abstinence, mais plutôt travailler à limiter les risques. L’AQCID définit la réduction des méfaits comme une approche basée sur une attitude bienveillante et humaniste, ayant comme principe que l’humain est en mesure de faire des choix plus positifs pour sa santé lorsqu’il a accès à du support […] c’est travailler à ce que les personnes puissent profiter des bienfaits et réduire les méfaits potentiels de l’usage de substances, qu’elles soient légales ou non. Dans le quotidien des intervenant.es, cela se traduit par de la sensibilisation, de la distribution de matériel de consommation, ou encore l’analyse de composition des substances avec tests de dépistage. Les intervenant.es de Tandem Mauricie distribuent depuis récemment des trousses de naloxone en vaporisateur. Disponible gratuitement dans les pharmacies, la naloxone est un médicament qui agit rapidement pour renverser temporairement les effets d’une surdose d’opioïdes. Une courte vidéo sur le site de l’INSPQ permet d’apprendre comment administrer la naloxone.

Ça concerne tout le monde

« Les surdoses surviennent parfois aussi suite à une prise de médicaments prescrits », ajoute Caroline Gravel, directrice adjointe chez Tandem. Puis il y a aussi ces cas où une prescription de morphine, pour une jambe cassée par exemple, se transforme en dépendance aux opioïdes. « La crise des opioïdes ça concerne pas mal plus de gens qu’on pense », soutient Mme Gravel. Pour s’attaquer à la réduction des méfaits et contrer les effets sur le terrain, il faudra d’abord une meilleure reconnaissance de l’expertise du communautaire, affirme pour sa part Mme Desfossés.

INFO :

Les opioïdes incluent notamment le fentanyl, l’héroïne, la morphine, l’oxycodone et la codéine. Dans les drogues de synthèse fabriquées sur le marché noir, les proportions de ces drogues et des autres médicaments avec lesquels elles sont mixées peuvent varier grandement et mener à des surdoses, mortelles ou non.

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