Dans le milieu culturel, on entend souvent parler de la fameuse « job alimentaire ». Celle qui paie le loyer mais qui semble parfois entrer en conflit avec la création artistique. Est-ce vraiment incompatible ? Est-ce qu’on peut mener de front une carrière artistique et une vie professionnelle plus stable sans se brûler ?
C’est avec ces questions en tête que j’ai rencontré Louis-Philippe Cantin, auteur-compositeur-interprète, mais aussi rédacteur, traducteur, sonorisateur et enseignant à Trois-Rivières. Il est également chanteur et guitariste au sein du groupe Perséide. Une discussion franche sur l’équilibre, les sacrifices, la création et la manière très concrète de faire cohabiter deux mondes qu’on oppose trop souvent.
Avant d’entrer dans le vif du sujet… À une époque, je m’intéressais pas mal à la musique émergente, et j’allais entre autres au Frida voir des shows… C’est là que je t’ai vu pour la première fois. Si on revient à ce moment-là, toi, comment tu te situais dans tout ça ?
Quand je suis arrivé là, j’étais déjà un peu plus vieux que bien du monde. Je cherchais surtout une place où il y avait une proximité avec des gens qui créaient, qui imaginaient. C’est ça qui m’attirait. La musique était vraiment le point de rencontre. J’ai donc rencontré énormément de monde juste en jasant de tounes, en échangeant des références. À ce moment-là, Perséide, mon groupe, ce n’était pas encore figé. Le projet aurait pu changer de nom, changer de forme. En région, les communautés créatives sont petites, alors tu évolues avec les mêmes personnes, tu modèles ton projet avec elles, et ça te garde proche de tes racines.
Aujourd’hui, comment tu te définis ? Est-ce que tu te considères d’abord comme un musicien, un artiste, un travailleur culturel ?
Longtemps, je ne me suis même pas vu comme un artiste. Aujourd’hui, oui. Pas par prétention, mais parce que ça fait longtemps que je le fais. J’ai une pratique, une méthode, un flux de travail.
Ma pratique artistique influence tout le reste. Si je suis plus organisé, si je suis capable de réfléchir à qui je suis, si je prends des décisions avec une certaine clarté, c’est parce que j’ai appris à le faire à travers la création.
Je ne me définis pas par mon emploi. Je me définis par le fait que je suis un créateur. C’est la chose la plus constante dans ma vie.
Si quelqu’un qui ne te connaît pas te demandait de décrire ton univers artistique, tu dirais quoi ?
Je dirais que c’est très axé sur le questionnement. Beaucoup sur l’individu dans la collectivité. Même quand j’écris des chansons d’amour, je mets en question ce qu’est une relation. Quand je parle du territoire, je mets en cause ma place dans cet espace. Il y a toujours des points d’interrogation dans mes textes. Ça tourne autour de la liberté, de l’émancipation, du désir d’être vrai avec soi-même. Avec le temps, j’ai développé un lexique qui m’appartient. Des gens me disent parfois : « Ça, ça fait vraiment toi. » Je pense que c’est là que tu sais que quelque chose s’est installé.
Tu as occupé beaucoup de fonctions différentes au fil des années. Qu’est-ce qui reste la constante dans tout ça ?
Depuis les débuts de Perséide, j’ai fait une dizaine de jobs. J’ai continué mes études, je suis retourné au collégial en sonorisation, j’ai travaillé comme technicien de son, rédacteur, traducteur, et maintenant j’enseigne.
Mais la seule vraie constante, c’est la pratique artistique. C’est ce qui m’a le plus aidé dans ma vie, plus que mes relations, plus que mes emplois.
Si on m’enlève ça, j’ai l’impression qu’on efface une partie essentielle de mon identité.
La question revient souvent : est-ce que c’est possible de concilier une job alimentaire et une carrière musicale ?
Oui, mais c’est exigeant. Je me suis souvent demandé s’il fallait vraiment être à fond en musique pour que ça marche. Mais être à fond, ça ne garantit rien. Moi, je trouve ça sécurisant de pouvoir prendre du recul. Si pendant un bout j’ai moins d’idées, je peux vivre autre chose, accumuler du vécu, puis revenir à la création quand j’ai vraiment quelque chose à dire.
Ma vie professionnelle nourrit aussi ma musique. En enseignement, par exemple, il y a une dimension de transmission et de culture qui donne du sens à la job alimentaire.
Mais ça implique aussi des sacrifices…
Énormément. Quand t’as une job alimentaire, les sessions de studio se font souvent de façon fragmentée les fins de semaine ou les jours de congé. Tu pars enregistrer, puis le lundi matin, tu es de retour au travail.
En tournée, c’est pareil. Tu finis ta semaine, tu fais tes valises, puis tu fais 10 heures de char pour aller jouer en Abitibi ou ailleurs. Pendant que d’autres se reposent, toi tu accumules de la fatigue.
Mais, malgré ça, je n’enlèverais jamais ça de ma vie. J’ai l’impression de vivre une aventure. J’ai étudié en littérature et parfois je me sens comme un personnage de roman. Je vis mon histoire. Me priver de ça pour une stabilité parfaite, pour moi, ce serait perdre le sens de ce que je fais.
Si un jeune artiste, un peu perdu, te demandait des conseils, tu lui dirais quoi ?
De garder l’esprit ouvert. De ne pas voir la musique comme une seule voie. Dans ma vie, j’ai été dans la technique, la création, l’accompagnement d’artistes. J’étais constamment dans l’écosystème musical. Faut être un peu une pieuvre.
L’autre option, c’est de se dédier à fond à un instrument, de devenir indispensable. Moi, j’étais plus attiré par le flou créatif que par la virtuosité pure. J’ai donc bâti mon équilibre autrement.
Qu’est-ce qui t’insécurise le plus aujourd’hui ?
D’abord la peur de ne plus avoir d’idées qui me font vibrer. Et en même temps, cette peur-là me pousse à continuer.
L’autre peur, c’est la peur de vieillir mal. De m’enliser dans un style de vie où je ne vois plus clair. Pour moi, l’art et le territoire sont des repères essentiels pour garder cette clarté-là.
À travers cette discussion, une chose devient claire : pour Louis-Philippe Cantin, l’équilibre entre travail alimentaire et création artistique n’est pas une formule magique mais une négociation constante. Une suite de choix, de compromis et de sacrifices assumés. Loin d’être un obstacle, le travail « à côté » peut devenir une source de stabilité, parfois même d’inspiration, tant que la création demeure le cœur battant. Et tant que l’impulsion est là, la musique trouve toujours sa place.







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