En août 1974, la capitale québécoise reçoit son premier événement international d’envergure. Montréal avait eu le sien avec l’Expo 67, c’était maintenant au tour de Québec. Cet événement marque également le début des grands spectacles populaires sur les plaines d’Abraham.

Le contexte politique

Restée dans le cœur de plusieurs comme un événement majeur des années 1970, la SuperFrancoFête accueille alors des délégations francophones venues de partout dans le monde pendant une durée de 12 jours, du 13 au 24 août 1974, et est ainsi la première édition du Festival international de la jeunesse francophone. Il s’agit d’un premier rendez-vous de la Francophonie, avant même que cette organisation mondiale existe officiellement en tant qu’institution.

L’événement a lieu dans un contexte favorable, car le français est alors au cœur de l’actualité. Le Premier ministre du Québec Robert Bourassa vient tout juste de faire voter la Loi 22, qui proclame le français comme la seule langue officielle du Québec (adoptée le 30 juillet). Il discute avec Ottawa pour que le Québec soit considéré comme un « gouvernement participant » et non une province. C’est une époque d’affirmation nationale et le mouvement indépendantiste est en plein essor : le Québec rêve de s’affirmer comme une nation francophone, tant au Canada qu’à l’international.

L’Agence de coopération culturelle et technique, qui est en quelque sorte l’ancêtre de l’Organisation internationale de la Francophonie, cherche alors à créer un événement important pour célébrer la langue française. La ville de Québec est choisie pour l’organiser avec l’aval du Canada, aussi impliqué, et pour devenir la terre d’accueil de cette fête que l’on nomme la SuperFrancoFête. Sous la direction générale de Pierre Lefrançois, ce projet est né d’une proposition commune du Québec et du Canada, membre-fondateur de l’Agence de coopération culturelle et technique (1970-1997).

Un bilan positif

En plus de mettre en vedette plusieurs artistes de renommée internationale, provenant d’une multitude de secteurs artistiques et culturels, ce festival de la jeunesse francophile permet de créer des liens entre les millions de citoyen-nes de la communauté francophone internationale.

Plus de 25 pays envoient des délégations, pour un total de 1 500 artistes, sportif-ives et chercheur-euses de 18 à 35 ans, représentant des disciplines aussi variées que l’artisanat, la musique, l’athlétisme, la poésie et la chanson, le parachutisme, le volleyball, l’environnement, la danse, le théâtre, les jeux traditionnels et le cinéma.

Au total, 1 248 850 entrées sont enregistrées sur les différents sites de la SuperFrancoFête. Les participant-es se manifestent sur plusieurs sites de la ville, les compétitions sportives se tenant par exemple sur le campus de la plus vieille université de langue française en Amérique, à Sainte-Foy, mais surtout sur les plaines d’Abraham, le cœur de la fête.

Image : Jocelyn Jalette

Un patrimoine musical intergénérationnel

Tout d’abord, la chanson-thème de la SuperFrancoFête est écrite par Stéphane Venne (né en 1941), qui avait déjà gagné le concours pour la chanson-thème de l’Exposition universelle  de Montréal, en 1967, un événement-phare teinté d’humanisme et d’ouverture à l’autre [1] et dont le thème, Terres des hommes, avait été inspiré par l’écrivain français Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944). Au cours des années 1970, la musique devient une expérience de masse, une activité sociale dans la société québécoise. [2]

Au Québec, l’émergence d’un mouvement nationaliste est sous-jacente à la tenue de plusieurs grands rendez-vous dont le concert inaugural de la SuperFrancoFête, intitulé : J’ai vu le loup, le renard et le lion. Ce spectacle-événement réunit pour la première fois sur scène Félix Leclerc, Gilles Vigneault et Robert Charlebois, puis attire une véritable marée humaine lors de la soirée d’ouverture, soit plus de 100 000 personnes devant la Grande scène extérieure des plaines d’Abraham, l’une des plus belles scènes à ciel ouvert en Amérique du Nord. Certaines sources estiment qu’il s’agit plutôt de 125 000 [3] à 300 000 [4] personnes présentes ce soir-là, le 13 août 1974. [5]

En réunissant trois générations sur scène, ce concert historique est un grand moment de communion, incroyablement rassembleur. Il s’agit d’un spectacle comme on en fait « une fois dans sa vie » [6], dira Leclerc. L’idée originale a été lancée par un jeune directeur artistique, Lucien Gagnon, et a emballé toute l’équipe. L’organisation du concert est confiée à Guy Latraverse (1939-2023), notamment responsable du mythique concert L’Osstidcho (1968). Le producteur souhaite réunir les trois géants de la chanson, qui ont chacun 15 ans de différence d’âge : Félix Leclerc a 60 ans, Gilles Vigneault 45 ans, et Robert Charlebois 30 ans. Léo Ferré, par la suite, aurait exprimé à Robert Charlebois sa jalousie, parce qu’un événement pareil était inconcevable en France, parce que les artistes français-es se disputeraient trop la tête d’affiche [7].

Félix Leclerc, considéré comme « le père de la chanson québécoise » [8], représente le lion, alors que Vigneault et Charlebois sont respectivement le renard et le loup. Les milliers de spectateurs et spectatrices ont droit à « un instantané de trois générations de musique au Québec et ce, avec trois artistes dont le succès dépassait largement toute notion de temps ou de génération » [9]. Ensemble, ils chantent un message d’amour, de paix et de fraternité. En plus de leurs succès respectifs, les trois artistes terminent leur spectacle en chantant en chœur  Quand les hommes vivront d’amour, de Raymond Lévesque (1928-2021). Grâce aux chansons engagées de Leclerc et Vigneault, le spectacle prend des allures de déclaration politique.

Malheureusement, il existe très peu d’enregistrements (sonores ou audiovisuels) de la SuperFrancoFête de l’été 1974. À l’époque, l’animatrice de radio Monique Giroux se bat pour que Radio-Canada filme cet événement international, mais sans succès. « Il y a 3 000 invité-es outre-mer provenant précisément de 25 pays, qui sont rassemblé-es à Québec, ville d’une splendeur remarquable, pour 11 jours », dit-elle. On a quelque chose à leur dire. On doit « avoir le cœur, les bras et l’esprit grand ouverts, ce que nous avons visiblement ». [10]

Un an plus tard, le 13 août 1975, les chansons du concert mythique du 13 août sont publiées en 3 000 copies, un disque produit par Guy Latraverse sur l’étiquette GSI Musique. En août 1999, en collaboration avec Les Productions du 13 août enr., GSI Musique publie sur deux disques compacts une remastérisation numérique de ce concert inaugural. En plus du double album publié pour immortaliser cette grande rencontre artistique, il est également possible de visionner quelques rares extraits vidéo sur le web

Cet événement donne le coup d’envoi à l’internationalisation du Festival d’été de Québec (FÉQ), fondé en 1968. Après la SuperFrancoFête, le FÉQ intègre à sa programmation davantage d’artistes francophones d’Europe et d’Afrique et devient ainsi le Festival international d’été de Québec. [11]

Sources 

[1] https://ville.montreal.qc.ca/memoiresdesmontrealais/expo-67-terre-des-hommes-elaboration-dun-theme

[2] Documentaire de Pierre-François DIDEK : « La musique du futur », série télé à Explora, 2016, 52 min.

[3] https://placedesarts.com/fr/blogue/robert-charlebois-de-retour-a-la-maison

[4] Monique GIROUX. « J’ai vu le loup, le renard, le lion, un spectacle mythique », à l’émission Aujourd’hui l’histoire avec Jacques Beauchamp (23 min), 29 mai 2020, Radio-Canada / Ici Première.

[5] Ce lieu est un parc public fédéral créé le 17 mars 1908, inauguré à temps pour les 300 ans de la capitale québécoise.

[6] Catherine LACHAUSSÉE. « L’été magique de la SuperFrancoFête », 11 août 2020, Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/sujet/ca-date-pas-dhier/actualite/document/nouvelles/article/1721269/superfrancofete-quebec-festival-francophone-international-jeunesse-histoire

[7] Monique GIROUX. Op. cit.

[8] http://maisonfelixleclerc.org/felix-leclerc/

[9] RADIO-CANADA. « 1974 – La fête dont tout le monde se souvient », reportage-vidéo (2 min 25), 4 septembre 2014, Radio-Canada / Ici Québec. [En ligne] : www.youtube.com/watch?v=hPo2G1_8LaA 

[10] Monique GIROUX. Op. cit.

[11] Nicolas LÉGER. « FEQ 68.17 – L’histoire d’un grand festival ». Productions Ciné-Scènes, 2018, 52 min. https://ici.tou.tv/feq-68-17-l-histoire-d-un-grand-festival Voir également l’historique du Festival d’été de Québec : https://www.ville.quebec.qc.ca/citoyens/patrimoine/quartiers/saint_jean_baptiste/interet/festival_international_ete_quebec.aspx

 

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