En lien avec son exposition L’allégorie du placard présentée à la Galerie d’art du Parc, j’en ai profité pour inviter Alex P. au studio de la Gazette. Pas de fla-fla. Deux chaises, une table. On s’est assis l’un en face de l’autre comme deux vieux chums qui se respectent depuis un bon bout, mais qui n’ont jamais vraiment pris le temps de se parler franchement.
Avant d’entrer dans le sujet de l’expo elle-même, je voulais comprendre d’où elle provenait. Pourquoi ce projet-là. Pourquoi maintenant. Ce qui suit, c’est notre échange. Mes questions. Ses réponses.
Q – Pour commencer simplement, comment tu te présentes dans ce projet ?
Alex P. – Je suis artiste multidisciplinaire en arts visuels.
Q – Si quelqu’un veut voir ton travail en ce moment, où est-ce qu’il doit aller ?
Alex P. – L’allégorie du placard, c’est à la Galerie d’art du Parc, du 31 janvier au 15 mars.
Q – Plusieurs médias ont déjà parlé de ton exposition. Selon toi, qu’est-ce qu’on n’a pas encore vraiment pris le temps de creuser ?
Alex P. – Je pense que c’est surtout l’angle des collaborations et de l’esprit plus collectif de ce projet-là qui n’a pas été nécessairement mis de l’avant. On en a parlé, mais effleuré plutôt que d’entrer dans le vif du sujet. C’est correct aussi, mais là, j’avais envie de me donner l’opportunité de le faire.
Q – Justement, d’où ça part, cette idée du placard ?
Alex P. – Le projet est né d’une question que je me pose depuis longtemps : pourquoi on n’approfondit pas la notion de sortie du placard ? C’est une idée convenue, très ancrée dans la culture populaire occidentale. Mais très peu de personnes se sont penchées sur la réflexion autour de ça, d’où ça émane. Pourquoi, en 2026, c’est encore nécessaire, dans plusieurs pays, d’avoir un placard fictif où se réfugier ?
Après le OFF Festival de poésie en 2024, je me suis mis à discuter avec un poète, Alex Noël, professeur en littérature et mémoire queer à l’Université de Montréal. Il travaillait aussi sur l’idée du placard. Je trouvais ça drôle, parce que j’étais en train de penser à faire une demande de bourse pour explorer cette notion-là. Finalement, au fil des discussions, il est devenu commissaire du projet.
À travers le processus de recherche en amont de l’exposition, on est allés travailler aux Archives gaies du Québec à Montréal. On a découvert qu’il y avait très peu d’archives sur la notion de placard. On s’est dit : pourquoi ne pas la construire nous-mêmes ?
Q – Comment on construit une archive vivante ?
Alex P. – En s’entourant de gens. J’ai fait appel au GRIS-Mauricie‒Centre-du-Québec. Quelques semaines plus tard, on a organisé une rencontre à laquelle des personnes non binaires, trans, homosexuelles et bisexuelles ont accepté de participer pour témoigner de leur « sortie du placard » [coming out]. C’est quelque chose qui est rarement colligé.
On a dressé une collection de témoignages que j’ai ensuite intégrée dans l’exposition. Ça demande énormément de confiance. Partager un moment de ta vie qui est comme une nouvelle naissance, puis l’inscrire physiquement dans une œuvre qui va rester après.
J’ai été vraiment touché. Il y a des témoignages montrant que leur dévoilement d’identité ou d’orientation s’est très bien passé. D’autres de personnes qui ont fait cette annonce à la fin de la cinquantaine. D’autres qui viennent de cultures où ce dévoilement peut mener à la prison, à la torture et même à la mort.
Ça a été un partage très puissant.
Q – Ça t’a pris combien de temps pour monter tout ça ?
Alex P. – Seize mois.
Je me suis entouré de Nicolas Poirier pour l’aspect sonore de la vidéo du placard qui brûle, réalisée avec Olivier Ricard. Il y a eu la collaboration avec la ferme Pandorus et l’entomologiste Jean-Philippe Mathieu pour les papillons.
Mon chum, des ami.es et des collègues de la Biennale nationale de sculpture contemporaine sont venus m’aider pour le montage. Une dizaine de personnes en tout sur 16 mois. Sans cette collectivité-là, je ne suis vraiment pas certain que j’aurais pu livrer aussi gros. C’est un trip de gang.
J’essaie toujours de mettre de l’avant le travail des autres. Il faut accepter qu’il y a des gens meilleurs que nous pour certaines choses, leur faire confiance, puis avancer ensemble malgré les embûches techniques ou financières.
Q – Comment les gens ont-ils reçu l’exposition ?
Alex P. – Je sais que les gens du GRIS étaient contents et fiers d’avoir participé. Très humblement, je pense que ça se ressent que c’est collaboratif.
Il y a aussi la portion vivante avec les papillons. Trois espèces pendant sept semaines. C’est rare de voir ça en plein hiver. Il y a une soixantaine de papillons vivants, des naissances et des décès tous les jours. C’est une partie de l’exposition qui amène les gens à vouloir s’intéresser au sujet, je pense.
Q – Pourquoi les papillons ?
Alex P. – Je cherchais une image universelle du placard. La seule chose qui revenait toujours dans mes recherches, c’était le papillon. C’est quétaine, c’est camp [style artistique], j’assume totalement. Le camp, c’est très queer.
Le papillon, c’est une chenille qui crée sa chrysalide pour se transformer. Après des jours ou des semaines de modifications, il devient un insecte complètement différent. Même chose quand on est dans le placard. C’est un référent que tout le monde peut comprendre. Le défi, c’était d’avoir des papillons vivants pendant l’exposition.
Chaque matin, je vais les nourrir. Je les sors de leur cage, je les y remets le soir. C’est méditatif. L’autre jour, j’ai assisté à une naissance. Il sortait de sa chrysalide, la tête, les pattes… On ne voit pas ça souvent dans une vie.
Chaque visite est différente. Les papillons occupent l’espace différemment. Même eux deviennent une forme de collectivité qui évolue.
Q – Si quelqu’un n’a jamais entendu parler de ton expo, qu’est-ce que tu lui dirais ?
Alex P. – Même si tu ne comprends pas la notion de placard, ou même si tu ne veux pas la comprendre, viens. C’est accessible. Ce n’est pas hermétique. Le concept est simple.
On a réussi à créer des expériences semi-immersives où la personne peut ressentir ce que ça peut faire d’être dans un placard. Juste avoir un lien direct avec une image, une sensation, une émotion.
On a fini notre discussion comme on l’a commencée. Simplement. Il s’est levé. Il est reparti vers la galerie pour aller nourrir ses papillons. Allez voir L’allégorie du placard. Jusqu’au 15 mars. À la Galerie d’art du Parc. Prenez le temps. Puis laissez-vous surprendre.







Vous devez être connecté pour laisser un commentaire. Se connecter