Le positionnement de la Chine comme superpuissance mondiale ne doit pas éclipser les défis qui s'imposent à l'humanité pour assurer sa survie.

Comité de solidarité de Trois-Rivières

La chute du mur de Berlin en 1989 a sonné le glas d’une époque. La destruction de ce symbole phare de la Guerre froide coïncidait alors avec un changement profond des relations entre les États. 

Les années suivantes allaient l’illustrer par l’agonie de l’URSS et une pléthore d’analyses d’intellectuels de renom qui abordaient cette restructuration des relations internationales sous différents angles : « la fin de l’Histoire » (F. Fukuyama), le soft power (J. Nye), ou les périls du « choc des civilisations » (S. Huntington). Dans tous ces cas, la sentence était prononcée : le monde bipolaire du XXe siècle était mort. Ni la nostalgie stalinienne de Vladimir Poutine ni son invasion de l’Ukraine n’y changent aujourd’hui quoi que ce soit. Ironiquement, le conflit ukrainien met plutôt en lumière la vulnérabilité et la dépendance économique de la Russie postsoviétique. 

Il en est tout autrement de la Chine dont la puissance émergente fait craindre une nouvelle Guerre froide. Assistons-nous à l’instauration d’un nouveau monde bipolaire ? Ainsi posée, cette question mène tout droit à une interprétation manichéenne du monde : un monde démocratique et libre qui s’opposerait aux autocraties liberticides. Une telle vision réductrice des relations internationales comporte d’importants risques. La rivalité sino-américaine existe bel et bien, et ira en s’amplifiant dans les prochaines décennies. Toutefois, le fait de focaliser strictement son attention sur un rapport de force entre deux superpuissances empêche de percevoir clairement des enjeux globaux de la plus haute importance au XXIe siècle. Dans l’ombre des géants se jouent plusieurs crises dont les principales victimes sont les populations vulnérables, particulièrement au Sud. Qu’il s’agisse de la crise climatique ou de celle des inégalités structurelles entre États ou entre classes, les modèles américain et chinois ont clairement démontré leurs limites, voire leur inertie, pour agir efficacement. Ce n’est assurément pas de cette rivalité que naîtront les courants progressistes de demain.

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Depuis des décennies s’impose « l’empire invisible américain » (l’expression est de Mathieu Bélisle), où les extensions du pouvoir américain se sont invisibilisées, camouflées sous d’autres avatars (les GAFAM notamment) qui perpétuent la vision d’une vie à l’américaine. Or, derrière la grandeur de l’Amérique se cache une décadence incarnée par les crimes par armes à feu, les reculs en matière de droits civiques, la perpétuation du racisme et la vénération de la culture militaire. Ce n’est guère la recette d’une vision progressiste du monde. Une étude publiée récemment dans Foreign Affairs démontrait d’ailleurs qu’une décennie après le Printemps arabe, les populations du Moyen-Orient et du Maghreb aspirent désormais de moins en moins à la démocratie à l’américaine. Leur regard se tourne plutôt vers le développement économique à la chinoise (Jamal et Robbins, mars-avril 2022). C’est que l’empire du Milieu fait miroiter la croissance. Depuis l’année 1980, son économie a crû de façon exponentielle (multiplication par 37 en 40 ans), faisant sortir des centaines de millions de personnes de l’extrême-pauvreté. Son initiative d’étendre sa zone d’influence (la nouvelle route de la soie) fait de la Chine un acteur incontournable du développement en Asie, en Afrique, mais aussi en Europe. En dépit de ce portrait, il ne faut pas se laisser berner par le mirage d’un nouveau progressisme en matière économique. À l’interne, les inégalités s’accroissent (coefficient de Gini au-dessus de 40 points), la population est vieillissante, les droits humains sont bafoués et la croissance se fait maintenant au ralenti. Dans sa zone d’influence extérieure, le développement hégémonique de la Chine se réalise au prix d’une domination aux airs de néocolonialisme. 

À l’American Dream succèdera possiblement le « rêve chinois » du président Xi Jinping. Depuis son arrivée au pouvoir en 2013, ce dernier clame haut et fort que le dessein de la Chine est de devenir la grande puissance de la planète d’ici le centenaire du régime en 2049. Les États-Unis ne se laisseront pas facilement damer le pion et demeureront encore longtemps une superpuissance, mais force est de constater qu’à moyen et à long terme, il est fort probable que se dessine un tel rééquilibrage des forces sur l’échiquier politique international. Or, à l’ombre des rivalités interétatiques se joueront des défis plus importants pour la survie de l’humanité. La lunette manichéenne d’un monde bipolaire provient du siècle dernier. L’appliquer à la situation sino-américaine n’aidera en rien à comprendre ce qui se joue : dépasser la polarisation pour résoudre les crises actuelles. 

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