Jack Sparrow et sa chaise roulante. (Photo: David Leblanc)

Ce matin-là, en moto sur le bord de la route, j’ai reconnu quelque chose que j’avais déjà vu passer quelques fois d’est en ouest à travers Shawinigan : un homme qui poussait sa vie dans un chariot. Il y a des moments de même où t’as comme une petite voix en dedans qui te dit : arrête-toi donc plus loin pis va lui parler.

 

On avait déjà échangé un regard et un gros sourire pendant qu’il était sur le coin de la rue à se faire griller tranquillement par les dernières grosses chaleurs du mois d’août. Je pense qu’il avait compris que je m’en venais le voir. Et comme si on se connaissait déjà un peu, il m’a lancé une petite phrase toute simple, mais remplie de sens : « J’aime la façon que tu roules, j’ai eu le temps de te faire un sourire. » J’ai compris assez vite qu’il trouvait probablement que je chauffais comme un vieux. Ça m’a fait rire et on s’est mis à jaser.

 

Après quelques minutes, j’ai senti que je pouvais lui demander s’il accepterait que je l’interviewe. Pas pour raconter sa vie à sa place, justement. Moi, dans cette réalité-là, je suis juste un spectateur, un observateur assis sur une moto qui peut décider de continuer son chemin. Lui, il est en dedans. Je trouvais ça pas mal plus éducatif de l’entendre raconter lui-même son histoire, avec ses mots, ses erreurs, ses contradictions pis sa façon à lui de voir le monde. Du vrai, des fois, ça fait du bien.

 

Il a accepté presque naturellement. Je l’ai rejoint près de sa chaise roulante à quatre roues remplie de ses affaires. J’ai baissé le son de sa radio pour qu’il reste juste lui pis moi dans la conversation. Les seuls témoins, c’étaient les chars qui continuaient de passer derrière nous pis les oiseaux qui commençaient tranquillement à penser à leur migration vers le Sud.

 

C’est ainsi que notre entrevue a commencé, sur les chapeaux de roues comme on dit.

 

Qu’est-ce qui s’est passé pour qu’aujourd’hui tu te retrouves à pousser tes affaires dans les rues de Shawinigan?

 

Parce que j’arrive de prison. J’étais parti en prison 21 jours. Puis là, vu que j’ai un dossier judiciaire, j’ai un dossier CSST, il y a personne qui veut m’engager. J’ai perdu mon emploi, puis j’ai perdu ma maison, puis j’ai perdu tout. Ça fait deux ans que je tourne en rond.

 

Avant tout ça, tu travaillais dans quoi?

 

J’étais chauffeur-opérateur. Après ça ils ont fermé. Plus de magasin, tu travailles plus. Puis là j’ai tombé en dépression. Mon frère a appelé le médecin, ils m’ont mis en arrêt de travail. Là j’ai 1 300 par mois parce que sinon t’as 700 par mois. Tu vas pas loin là. Juste un appartement, c’est 800.

 

Avec 1 300 dollars par mois, est-ce que c’est encore possible pour toi de te trouver un logement?

 

Ben il faut que tu passes par l’OMH. Les affaires avec le gouvernement, ils payent 75 %. J’en avais un à Trois-Rivières. J’attends mon chèque.

 

Mais avant de te rencontrer ici à Shawinigan, t’étais où?

 

À Trois-Rivières.

 

Qu’est-ce qui fait que tu t’es retrouvé à Shawinigan?

 

C’est la police de Trois-Rivières qui m’a déembarqué ici parce qu’à Trois-Rivières, il y avait pas d’hébergement. Il y a le Havre, tu couches dans les tentes dehors. Il va faire frais. Puis ils m’ont débarqué ici parce qu’il y avait pas de place pour coucher là-bas.

 

Quand t’arrives dans une ville comme Shawinigan sans logement, une journée typique pour toi, ça ressemble à quoi?

 

Je marche toute la journée. J’apprends à connaître la vie. Ici c’est plein de montagnes. Je mange bien. J’ai plein d’affaires là-dedans. Donc je manque de rien. Il me manque juste un toit.

 

Justement, quand il te manque le toit, la nuit tu fais quoi?

 

Vous avez des beaux abribus. Je couche là-dedans avec mon kit. Deux jours, j’ai couché au Hhamac. Mais ici tu peux coucher en bas aussi. Il y a 20 places en bas. Ils te donnent à manger, tu te couches là, tu prends ta douche, tu laves ton linge. Après ça tu pars à 7 h 30, puis tu reviens avant 10 heures le soir.

 

Puis aujourd’hui, tu vas faire quoi de ta journée?

 

J’ai mon calepin. Je marque toutes les adresses, les affaires. Puis je profite de la nature. Je nourris les mouettes. Je m’amuse avec ça. J’écoute la radio.

 

La chaise roulante à quatre roues que tu pousses, elle contient quoi exactement?

 

Là-dedans, il y a plein de cassettes. Il y a ma couverture, ma toile de tente, mon coussin, mon linge. En arrière, toute la nourriture. Les canettes aussi. Je ramasse des canettes ici. À Trois-Rivières, j’étais dans la brigade du nettoyage. Je nettoyais.

 

Depuis que tu te promènes comme ça avec toutes tes affaires devant toi, comment tu trouves le regard du monde?

 

On dirait que tout le monde me regarde comme… je sais pas. Mais c’est correct ça. Moi je regarde pas le monde.

 

Ça te dérange pas de sentir que le monde te regarde différemment?

 

Non. Des fois je suis arrogant, baveux, mais ça dépend. Avec le bon monde, c’est correct. C’est ça le respect.

 

Puis ce soir, c’est quoi ton plan?

 

Je vais attendre. Je me prends la journée.

 

Est-ce que la consommation fait partie de ta réalité?

 

Non, non. Pas de drogue. La bière.

 

Quand t’as presque pas d’argent, comment tu réussis à te débrouiller?

 

Moi j’étais intelligent, moi. Je fais des retours. Je te dirai pas tous mes trucs là.

 

Parce qu’à force de vivre comme ça, j’imagine que tu développes tes propres trucs pour passer au travers?

 

Ben oui.

 

Si je te demandais pas ce que t’as perdu, mais plutôt ce que t’aimerais retrouver, ça serait quoi?

 

Ça fait 15 ans que, mon gars me parle plus. Je vais pleurer, là. Je suis même grand-père. Il s’appelle Hubert. Il a quatre ans.

 

Ton fils, aujourd’hui, tu sais quand même un peu ce qu’il est devenu?

 

Mon gars, il travaille. Il chauffe de la mécanique, les grosses pelles. Il a sa maison. Il est équipé. Ma job est faite. Mais je sais pas pourquoi il me parle plus. Ça fait 15 ans.

 

Le revoir, ça pourrait être quelque chose qui changerait ton demain?

 

Je voudrais me rendre là, mais c’est compliqué d’aller là. Je suis capable d’y aller, prendre un taxi puis voir. Je sais pas.

 

À part revoir ton gars, c’est quoi ton prochain objectif?

 

Mon appartement. Ça va marcher.

 

Puis si je te laisse avoir un rêve un peu plus fou?

 

Trouver une blonde avec un char pis une maison. Mercedes.

 

Il rit.

 

Non, mais ça va arriver. Moi, je suis mon chemin.

 

Si demain tu croises quelqu’un qui vient juste de tomber dans la rue, tu lui donnes quel conseil?

 

Lève-toi, va travailler. Surtout quand t’es jeune. Parce qu’un coup que t’es sur le social, c’est comme de l’argent facile. Puis là, vu que t’en as pas assez, tu vends de la drogue, tu voles. C’est pas la même?.

 

Toi, la prison, ça fait partie de ton parcours depuis longtemps?

 

J’étais allé 18 fois en prison. En 10 ans, ça va vite pareil. Je veux plus retourner en prison.

 

Mais l’hiver, entre coucher dehors et être en prison, est-ce que la prison peut finir par sembler moins pire?

 

Oui. Ben oui. L’hiver c’est bien mieux. L’hiver t’as pas de place, tu t’en vas là. T’es logé, nourri, t’es embarré. Mais l’hiver, c’est sûr que c’est mieux qu’à traîner dans la rue.

 

Est-ce que tu trouves quand même qu’il y a de l’aide ici à Shawinigan?

 

Oui, ici il y a beaucoup d’aide. Il y a beaucoup de ressources pour aider les itinérants. Moi j’étais un SDF. Sans domicile fixe.

 

Avec ce que t’as par mois, est-ce que tu vois aussi la différence quand tu vas à l’épicerie?

 

L’épicerie, ça a tout augmenté les prix. Juste le prix du diesel, deux piasses et quelques le litre. Ils rentrent 2 000 litres dans un truck. Ça fait 4 000 piasses. C’est sûr que ça coûte cher. Mais c’est trop. Faut que tu checkes les bas prix.

 

Si demain matin on te donnait le pouvoir de changer quelque chose pour aider le monde qui vit dans la précarité, tu commencerais par quoi?

 

Ça prend de l’entraide.

 

Tu penses qu’on peut encore changer les choses?

 

Faut pas changer le monde, moi là. Je vais me changer moi.

 

À ce moment-là, je vois bien que notre conversation achève. Jack regarde sa chaise roulante remplie de ses affaires et il est déjà prêt à reprendre la route.

 

Bon, je vais te laisser continuer ton chemin. Tu t’en vas où maintenant?

 

Là je m’en vais chez Maxi, chez Walmart, au Canadian Tire.

 

Je voyais tranquillement que notre conversation arrivait au bout de sa route. Lui avait encore des places où aller, des canettes à ramasser, un endroit à trouver pour passer la nuit pis surtout son chemin à continuer. Je l’ai remercié de m’avoir laissé entrer un petit bout dans sa vie. Pas parce qu’après une heure à jaser avec lui je pouvais comprendre ce que c’est de vivre dans ses souliers, mais parce que pendant un moment, il m’avait permis d’arrêter de regarder l’itinérance de l’extérieur pis simplement d’écouter quelqu’un qui la vit de l’intérieur.

 

Avant de repartir, il m’a demandé quelque chose d’assez simple : « Dans La Gazette, y’a-tu des annonces de chambres ou de logements à louer? » Je lui ai répondu que ce serait vraiment une bonne idée. Honnêtement, je pense pas qu’il va trouver ça dans nos pages aujourd’hui, mais bon… ça reste quand même une excellente idée. Parce qu’au fond, une Gazette, ça sert aussi à ça : faire circuler de l’information qui peut finir par être utile à quelqu’un pour vrai.

 

Après ça, il a repris les poignées de sa chaise roulante à quatre roues, celle qui transporte à peu près tout ce qu’il possède aujourd’hui. Je l’ai regardé repartir tranquillement sur le bord de la route, exactement comme je l’avais aperçu au début de notre rencontre.

 

À un moment donné pendant notre discussion, il m’avait dit : « Faut pas changer le monde, moi là. Je vais me changer moi. » 

 

Alors je l’ai laissé reprendre le sien.

 

Lui avait encore un chemin à continuer.

 

Moi, j’avais un article à écrire.

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