la cité oblique
Christian Quesnel et Ariane Gélinas lors de la causerie sur La cité oblique du 22 octobre 2023, à l’Exèdre. Photo : Anne-Marie Duquette

Collaboration —Le Sabord

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Le 30 août dernier paraissait La cité oblique (Alto), bande dessinée retraçant l’histoire de la Nouvelle-France à travers la lentille de Howard Phillips Lovecraft. Conçue par Christian Quesnel aux planches et Ariane Gélinas au texte, cette œuvre magistrale propose une vision pour le moins oblique de l’Histoire officielle.

Aux origines de la cité

Le projet de La cité oblique est né alors que Christian Quesnel se trouvait dans un festival de bande dessinée en France. Un collègue l’a accroché pour lui demander s’il avait déjà pensé réaliser un livre sur Lovecraft, la parenté artistique entre leurs démarches étant évidente à ses yeux. En effet, le célèbre auteur d’imaginaire entretenait une fascination pour la ville de Québec, et a même relaté ses trois voyages au début du xxe siècle dans To Quebec and the Stars (publication posthume). Or, s’il adore l’univers fantastique du romancier, le bédéiste a déchanté à la lecture de ces récits de voyages, qu’il qualifie de « très wikipédiens ». Ariane Gélinas ajoute que ces textes étaient écrits à des fins personnelles, non destinés à la publication, ce qui explique leur nature plus documentaire que narrative. 

Ceux-qui-créent

C’est alors que l’idée de s’affilier à un.e écrivain.e est née. « Ça prenait vraiment quelqu’un qui connaît bien Lovecraft, précise Christian Quesnel, et c’est là que le nom d’Ariane Gélinas est apparu ». L’autrice de littératures de l’imaginaire, qui a accepté, s’est alors replongée pour une quatrième fois dans l’intégral de l’écrivain américain. L’exercice représentait un défi de taille : comment rendre hommage à un auteur si singulier, sans tomber dans le pastiche ? Il lui a fallu, explique-t-elle, trouver l’équilibre.

L’autrice mauricienne a dû jongler avec le style singulier de Lovecraft, notamment en mesurant les adjectifs — dont il usait abondamment — ou encore en évitant les facilités : « il affectionnait certains mots comme indicible, et je me suis donné comme défi que ce mot ne revienne à aucune reprise dans notre projet. » Finalement, elle a dû aussi calibrer les références à Lovecraft pour rendre le texte accessible à la fois aux néophytes de l’écrivain, tout comme à ses fervent.es lecteur.trices. 

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De la même façon, les choix graphiques ont été les fruits de longues réflexions. Créée après Vengeance primitive et en même temps que Vous avez détruit la beauté du monde, La cité oblique a bénéficié de l’expérience de Christian Quesnel alors en résidence de création en Allemagne tout comme de ses recherches sur la représentation graphique de la narration et de la temporalité. Le changement de dominance des couleurs marque les sauts temporels, permettant aux lecteur.trices de se situer dans le fil de l’histoire.

L’arrimage entre le choix des planches et des textes a été assuré par l’éditeur Antoine Tanguay, dont la vision a été précieuse aux yeux des deux artistes. Par exemple, la divinité Elkanah était à l’origine représentée de façon humaine et féminine ; l’éditeur a suggéré une apparence plus évanescente, qui correspondait davantage aux « incarnations toujours protéiformes et mouvantes des divinités chez Lovecraft », souligne Ariane Gélinas. 

De l’autre côté de l’Histoire

« J’aurais aimé découvrir la Nouvelle-France comme ça, par l’entremise de La cité oblique, plutôt que par un cours d’histoire de secondaire 4 », confie l’autrice. Christian Quesnel, pour sa part, pensait déjà à une réécriture de l’Histoire depuis des années, afin de « changer la perception que les gens ont de leur propre histoire, mais en même temps de ce qu’ils sont. » Selon le passionné d’histoire, le Québec possède un potentiel narratif et identitaire sous-estimé : « il y a tellement de microrécits dans la Nouvelle-France qui n’ont pas été exploités ! » De rares romans québécois se permettent de réinvestir l’histoire, mais ils sont peu nombreux, et souvent datés. « Je voulais mettre de l’avant une histoire complètement parallèle, avec un nouveau regard », explique le bédéiste.

Si le réinvestissement de l’histoire par la fiction se publie abondamment ailleurs, notamment aux États-Unis, en Europe ou au Japon, Christian Quesnel remarque qu’au Québec, on ose peu se prêter au jeu : « Le Québec est un espace culturel, une langue, un peuple ; sauf qu’on n’a pas de pays associé à cet espace-là. C’est une partie du Canada, mais lorsqu’on se définit comme Canadiens, c’est toujours un peu faussé, une identité un peu oblique ». 

En ce qui a trait aux projets à venir, les artistes de La cité oblique n’excluent pas la possibilité d’un deuxième projet commun. En attendant, Ariane Gélinas, pressentie comme présidente d’honneur dans un festival de fantastique en France, proposera un roman sur le pèlerinage d’un trouple (couple de trois personnes) dans les Territoires du Nord-Ouest au sein de son prochain roman L’envers des forêts, à paraître chez Alire.

De son côté, Christian Quesnel travaille à la création d’une bande dessinée biographique sur André Fortin, vu par ses proches. D’ici là, il est toujours possible de se procurer La cité oblique en version régulière ou collector et de savourer la houblonnée pilsner L’oblique de la Barberie en admirant les cartes réalisées à partir des différentes figures historiques de la bande dessinée

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