Au tournant du XXe siècle, l’industrie forestière de la Haute-Mauricie marche à pleine capacité sur le territoire forestier de Nitaskinan¹. L’exploitation forestière intensive empiète de plus en plus sur le territoire ancestral des Atikamekw pour atteindre son point culminant entre 1900 et 1930. C’est donc le début de la déterritorialisation des Atikamekw et parallèlement l’appropriation de la Haute-Mauricie par les Allochtones.

 

Qu’est-ce qui accélère cette dépossession ? 

Durant la seconde moitié du XIXe siècle, les activités forestières se diversifient dans la région de la Haute-Mauricie. Vers la fin de 1860, on trouve des chantiers de coupes où travaillent 6 000 bûcherons. Au cours de la décennie suivante, l’exploitation forestière recule à la suite de l’effondrement de l’industrie du bois de sciage. Par conséquent, les effectifs de la région diminuent temporairement pour reprendre de plus belle avec l’arrivée de l’industrie des pâtes et papiers. À la fin de la décennie 1880, on estime qu’il y a 5 000 hommes actifs dans la région².

Au début du XXe siècle, les activités traditionnelles de chasse, de trappe et de pêche des Atikamekw se maintiennent. Simultanément, certaines activités économiques, dont la production d’énergie hydroélectrique, se renforcent. Un premier moulin à scie est alors mis en activité à La Tuque. Par ailleurs, le chemin de fer atteint Wemotaci avant d’être prolongé vers l’Abitibi³

Or, la construction du chemin de fer aura comme conséquence l’arrivée massive de travailleurs dans la région. L’effet est immédiat sur le mode de vie des Atikamekw, puisque les bûcherons allochtones pratiquent le braconnage⁴. Dans ces conditions, le gibier s’épuise et les aires de chasse se dégradent avec, entre autres, « la création de nouveaux centres de production, la multiplication des sites d’exploitation et la construction d’infrastructures [qui] permettent de structurer et d’organiser le territoire ». L’implantation de l’industrie forestière et l’arrivée d’Allochtones causent également le déplacement des Atikamekw de la région. Et cela, c’est sans compter la mise en place de réserves autochtones dans la région.

Par ailleurs, la disparition du gros gibier, comme l’orignal, qui permettait aux Atikamekw de manger et de se fabriquer des vêtements, a un impact considérable sur leurs activités de subsistance puisqu’ils-elles deviennent alors dépendant-es des animaux à fourrure et doivent dès lors échanger leurs fourrures au comptoir de la Compagnie de la Baie d’Hudson afin de répondre à leurs besoins de base

De sorte que, avec « les transformations environnementales engendrées par l’exploitation forestière en Haute-Mauricie […], l’épuisement du gibier et la dégradation des habitats pour la faune, il devient plus difficile pour les Atikamekw de Manouane, de Weymontachie et de Coocoocache de pratiquer leurs activités de chasse et de trappe sur le territoire »

De la construction à la déconstruction de l’imaginaire du territoire 

 

Les Atikamekw ont depuis longtemps développé un imaginaire « géographique de pratiques territoriales et de stratégies de subsistance », et ce, avant même la colonisation massive et l’arrivée en très grand nombre des travailleurs forestiers dans la région.

Or, « ils y développent un état de conscience émotionnelle et subjective. Le territoire s’inscrit à l’intérieur de trames narratives, de récits et de croyances issus de la mosaïque des relations physiques et métaphysiques que les Atikamekw entretiennent entre eux et avec la nature. Ce mode de représentation territoriale détermine à la fois leur manière d’être, de penser et de vivre […]. »

Toutefois, leur imaginaire territorial disparaît peu à peu et se modifie en faveur des Allochtones au tournant du XXe siècle. En effet, les Allochtones développent, aussi, de leur côté, « un imaginaire géographique et des pratiques territoriales grandement influencés par les discours de développement industriel et économique tenus par l’État québécois et par la grande entreprise, qui deviennent alors les principaux acteurs territoriaux de la région »

Somme toute, en provoquant des dégradations environnementales et en réduisant la disponibilité de la faune, l’intrusion allochtone fragilise ainsi les fondements économiques des Atikamekw. Elle crée des territoires de chasse de moins en moins viables sur le plan économique et qui, dans certains cas, ne parviennent plus à répondre à leurs besoins de base et alimentaires

À partir du XXe siècle, les Atikamekw sont constamment confronté-es à l’intrusion allochtone et deviennent dorénavant des « figurant-es », puisqu’ils n’ont plus d’incidence sur leur territoire, alors que « les Allochtones deviennent les seuls acteurs territoriaux en Haute-Mauricie ».

 

Sources :

  1. Région située dans la vallée de la rivière Saint-Maurice.
  2.  Hubert Samson, Les rapports de territorialités entre Atikamekw et les Allochtones en Haute-Mauricie (1900-1930), Mémoire de maîtrise (Études québécoises), Trois-Rivières, Université du Québec à Trois-Rivières, 2014, p. 47.
  3. Wemotaci (ou Weymontachie) est une réserve autochtone située sur la rive nord de la rivière Saint-Maurice; Gouvernement du Québec, « La nation atikamekw », [En ligne], (page consultée le 13 janvier 2026).
  4. Hubert Samson, Les rapports de territorialités entre Atikamekw et les Allochtones en Haute-Mauricie (1900-1930), Mémoire de maîtrise (Études québécoises), Trois-Rivières, Université du Québec à Trois-Rivières, 2014, p. 48.
  5. Idem, p. 58.
  6. Idem, p. 56.
  7. Idem, p. 48-49.
  8. Ibid, p. 48.
  9. Idem, p. 56.
  10. Idem, p. 43.
  11.  Idem, p. 58.
  12. Idem, p. 49.
  13. Idem, p. 114-115.

    CONSEIL DE NATION ATIKAMEKW, « Les Atikamekw, l’une des Premières nations du Québec », Le Nouvelliste – Cahier spécial, 19 juin 2008, 30 pages. 

    GOUVERNEMENT DU QUÉBEC, « La nation atikamekw », [En ligne], https://www.quebec.ca/gouvernement/portrait-quebec/premieres-nations-inuits/profil-des-nations/attikameks (page consultée le 13 janvier 2026).

    SAMSON, Hubert, Les rapports de territorialités entre Atikamekw et les Allochtones en Haute-Mauricie (1900-1930), Mémoire de maîtrise (Études québécoises), Trois-Rivières, Université du Québec à Trois-Rivières, 2014, 126 pages

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