Alex Dorval – Société – Novembre 2021 

Centraide Régions centre-ouest du Québec (CRCOQ) présentait en octobre son cadre d’investissement 2021-2025 aux organismes communautaires de la Mauricie. Des groupes en alphabétisation et en défense des droits sociaux craignent de ne plus cadrer dans les nouvelles priorités et exigences des philanthropes.

Bureaux de COMSEP, Trois-Rivières – Crédits Photo : Dominic Bérubé

« Les organismes dont la mission première est l’alphabétisation, l’intégration socioprofessionnelle, le maintien à domicile, les centres de jour ou la proche aidance », figurent parmi la liste des « critères d’exclusion » du document présenté par Centraide.

Une annonce qui a suscité l’inquiétude de plusieurs groupes de la région, dont ceux en alphabétisation.

Sylvie Tardif, directrice générale de COMSEP, Trois-Rivières. – Crédits Photo : Dominic Bérubé

« Ils disent ne pas vouloir soutenir ce qui est déjà financé à la mission par le gouvernement, mais pourquoi ils ne disent pas la même affaire aux organismes en santé et services sociaux. », souligne Sylvie Tardif au Centre d’organisation mauricien de services et d’éducation populaire.« Cela relève d’une méconnaissance du travail des organismes en alphabétisation. On ne fait pas le même travail que le ministère et les écoles. », déplore Mme Tardif.

Pour La Clé en éducation populaire de Louiseville, ce serait une coupure de 8000 $ annuellement. Bien que cela ne représenterait que 5 % du budget de l’organisme, « ça touche à des activités importantes qu’il serait dommage de laisser tomber », mentionne la directrice Nancy Lemay.

« Nous travaillons surtout auprès de gens en situation de décrochage scolaire. Mais aussi en francisation et pour pallier à la fracture numérique des personnes aîné.es, par exemple », précise Mme Lemay. Cette dernière indique avoir eu une discussion avec le représentant régional de Centraide lui permettant de croire que leur cas est à l’étude et que la décision n’est pas définitive.

« On est encore en co-construction. On est ouvert à savoir : quelles sont nos méconnaissances ? », fait valoir Benoît Magny, conseiller en développement social chez Centraide. « On a rencontré les groupes en alphabétisation dans une optique de dialogue et d’échange. Ça donnait un échange super ouvert », précise-t-il.

 Investir de façon plus stratégique

« Centraide veut passer d’un rôle de bailleur de fonds traditionnel à un rôle d’agent de changement, axé sur le développement social, la lutte à la pauvreté et l’exclusion sociale », affirme M. Magny.

« Plutôt que de saupoudrer et d’en donner un peu à tout le monde, on veut investir de façon plus stratégique, de façon plus cohérente et avec souplesse en fonction de ce qui émerge de la conjoncture sociale de tous les territoires », rajoute Lyne Harris, conseillère principale, encadrement et orientations stratégiques chez Centraide des régions Centre-Ouest du Québec.

Mme Harris explique que le nouveau cadre vise également à aborder de nouvelles problématiques :

« On devait mettre des moratoires pour des nouvelles demandes qui étaient parfois très pertinentes et qui répondaient à des besoins nouveaux. Par exemple dans les besoins au niveau des aîné.es. »

« On ne vient pas changer la donne, mais préciser la donne », ajoute-t-elle.

À ce stade-ci, les représentants de Centraide indiquent qu’aucune coupure n’est prévue pour les groupes en alphabétisation du territoire qui sont actuellement financés jusqu’en juin 2022. Mais le financement à la mission de certains organismes pourrait après cette période prendre la forme d’un financement ciblé sur des activités précises relevant davantage du volet d’éducation populaire.

Des organismes contactés craignent toutefois une perte d’autonomie et la charge administrative associée à ce type de financement.

Deuxième partie en complément de l’article paru dans la version papier de décembre 2021

Le nouveau cadre d’investissement 2021-2025 de Centraide Régions centre-ouest du Québec soulève des inquiétudes au sein des organismes en alphabétisation et des groupes de défense des droits de la région. – Crédits Photo : Dominic Bérubé

Se doter d’un langage commun

Des acteurs du milieu communautaire et de la défense des droits sociaux portent un regard critique sur la nouvelle approche de Centraide, qui leur semble rédigée avec des mots et expressions issus du milieu des affaires et de la gouvernance.

« Ce qui nous préoccupe, c’est que les groupes de défense en droits sociaux ne se retrouvent pas dans le vocabulaire de Centraide », souligne Pierre Blanchet, coordonnateur au Groupement pour la défense des droits sociaux (GDDS) de Trois-Rivières.

Ce dernier pointe vers le fait que les nouvelles priorités présentées par Centraide ne mentionnent pas « la défense des droits et des citoyens ». Il craint qu’à moyen terme les groupes plus revendicateurs se voient exclus : « Est-ce qu’on est sur le respirateur artificiel et ils attendent juste le bon moment pour nous débrancher ? »

Le GDDS obtient annuellement 12 700 $ de Centraide, ce qui représente près de 15 % de leur budget annuel. « Si on perd en partie ou en totalité notre budget, c’est majeur », affirme M. Blanchet.

Le nouveau cadre d’investissement parle de « se doter d’un langage commun » et exige des organismes qu’ils soient « innovants », que leur organisme profite d’un « rayonnement » et qu’ils travaillent en « partenariats ». Un langage et des exigences qui selon des observateurs trahiraient l’ascendant du langage du donateur :

« C’est une approche basée sur une philosophie du consensus. S’il est vrai qu’on travaille tous pour la même affaire, pour le bien commun, il ne faut pas oublier que lorsqu’on travaille en défense de droits ou alphabétisation de conscientisation sociale, on n’est pas tous dans le même bateau », soulève Jean-Claude Landry, organisateur communautaire retraité du réseau de la santé de la Mauricie.

M. Blanchet explique que son organisme aurait un certain malaise à se voir contraint à s’inscrire « en partenariat » avec le ministère de l’Emploi, du Travail et de la Solidarité sociale ou certains groupes auprès desquels ils doivent parfois faire pression.

« S’il faut répondre aux exigences de nos donateurs et qu’ils savent clairement qu’on aide les gens sur l’aide sociale à se défendre, on craint que notre financement fonde comme neige au soleil. Notre clientèle est une de celle qui souffre des plus grands préjugés », fait valoir M. Blanchet.

« En parlant d’exigence de partenariat, on évacue tout un pan de la réalité qui est celui de la nécessaire revendication face aux inégalités. Il y a des points de frictions dans la société. On ne peut pas les nier », ajoute M. Landry.

M. Blanchet déplore que Centraide parle d’arrimer les dons faits avec les besoins du milieu alors que son organisme n’a pas été sondé à ce sujet.

Le rôle de médiateur

Les représentant.es de Centraide situent plutôt leur approche dans une optique de médiation entre les philanthropes et les organismes communautaires :

« S’il y a des termes qui, comme «valeur ajoutée», font écho au milieu des affaires c’est normal puisque que le plan d’affaires provient du milieu financier », reconnaît Mme Harris. « On entend la critique, mais il nous semble qu’on rentre plus ici dans des considérations philosophiques. Nous, on veut jouer le rôle d’entremetteur pour que le milieu des affaires soit sensible aux enjeux communautaires et à l’importance d’investir dans ce milieu », ajoute-t-elle.

Son collègue M. Magny précise que la concurrence au sein du milieu de la philanthropie est forte et que Centraide doit s’adapter pour assurer sa survie :

« Le CIUSSS, le gouvernement c’est du financement garanti. Nous nos campagnes relèvent à 95 % de dons à la source. Mon don sert à quoi ? C’est quoi la plus-value ? Le donateur a des attentes. Si on ne faisait pas ces changements-là, peut-être qu’on ne serait plus là dans 10 ans. Donner directement à l’organisme, c’est un concept qui fonctionne surtout pour les plus gros joueurs. »

Centraide Régions centre-ouest du Québec dispose d’une enveloppe d’approximativement 1,3$ million qui est réparti annuellement entre ses 110 membres.

Pour l’année 2021-2022, les investissements sont répartis comme suit :

  1. Défense des droits                  21%
  2. Alphabétisation                       2%
  3. Action bénévole                      7 %
  4. Autres organismes                  70%

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