
Le dragon chinois connaît un essor économique ahurissant depuis un demi-siècle. À la fin des années 1970, le dirigeant Deng Xiaoping (au pouvoir de 1978 à 1989) avait lancé la politique Réforme et ouverture qui visait à réformer l’économie socialiste et à l’ouvrir au monde capitaliste – avec, néanmoins, un contrôle strict du Parti communiste. Des zones économiques spéciales (Shenzhen notamment) ont alors été mises en place, favorisant les investissements étrangers et stimulant une croissance étonnante de l’économie (un taux de croissance à deux chiffres chaque année). On parle de « miracle chinois », puisqu’on passe, de 1980 à 2010, d’une Chine rurale avec un PIB par habitant très faible à une puissance émergente sortie de l’extrême pauvreté.
Néanmoins, cette même croissance chinoise constitue aujourd’hui une menace à plusieurs égards. Au pouvoir depuis 2012, le dirigeant autoritaire Xi Jinping affirme vouloir faire du pays la première puissance mondiale d’ici 2049 (date du centième anniversaire du régime). Cela signifie d’abord viser une croissance économique semblable à celle des décennies précédentes, ce qui, clairement, se marie difficilement aux enjeux environnementaux de notre planète. Cela veut également dire de jouer un rôle géopolitique et diplomatique de premier plan – avec une politique aux airs néocoloniaux nommée Nouvelle route de la soie (mise en place en 2013). Enfin, cela se traduit par la croissance de la puissance militaire du pays visant à créer un effet dissuasif pour tout État voulant contrecarrer ses ambitions, à commencer par les États-Unis. Difficile de ne pas y voir un inquiétant risque d’embrasement.
Dans cette optique, Taïwan devient un endroit hautement stratégique. Le président Xi déclare régulièrement que la « réunification chinoise » constitue une priorité, c’est-à-dire que la Chine doit tôt ou tard reprendre le contrôle de l’île. L’argumentaire est identitaire (95 % de la population taïwanaise étant d’origine chinoise Han et parlant le mandarin), mais il est surtout économique, puisqu’à l’heure du boom économique des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle, Taïwan agit comme figure de proue. Le territoire insulaire produit environ 90 % des semi-conducteurs les plus avancés dans le monde (selon Economy Insights) et possède une expertise recherchée dans le domaine.
Depuis l’abolition de la loi martiale en 1987, Taïwan représente une démocratie modèle en Asie, et son développement économique est digne de mention. En revanche, l’île de 23 millions d’habitant-es réagit aux menaces et aux pressions chinoises par une militarisation inquiétante. Des analystes (Institute for National Security Studies) et des politicien-es (le président taïwanais Lai notamment) évoquent la date de 2027 comme moment où la puissance militaire chinoise atteindrait un niveau suffisant pour réussir une invasion de l’île. Fondées ou non, ces prophéties alimentent le désir de militarisation. Les cibles de dépenses militaires de Taïwan pourraient bientôt atteindre 5 % de son PIB, alors que l’aide économique étrangère ne cesse de croître, tels que le prouvent les 11,1 milliards de dollars américains en aide militaire promise en décembre 2025. Le contexte géopolitique favorisant l’ingérence alimente également ces craintes, alors que les États-Unis (Venezuela, Iran, Yémen, Somalie), la Russie (Ukraine) ou Israël (Palestine, Liban, Iran) enfreignent le droit international impunément et légitimisent donc en amont une éventuelle intervention de la Chine dans sa « zone d’influence ».
La situation de Taïwan et de la Chine s’ajoute donc à un contexte international qui favorise un emballement militaire : 2 700 milliards de dollars américains dépensés en 2024 selon le Stockholm International Peace Research Institute, le retrait des ententes de désarmement avec l’expiration du traité nucléaire New Start en février 2026, et, surtout, un désintérêt accru pour la diplomatie multilatérale. La Realpolitik est à la mode. Or, ironiquement, loin de protéger Taïwan, cette conjoncture géopolitique crée toutes les conditions d’éveil du dragon chinois. États et industries militaires agissent littéralement en pyromanes qui agacent le dragon.
En somme, aussi contre-intuitif que cela puisse paraître, le militarisme mène à notre perte. Il presse plutôt de reconstituer une diplomatie de la paix pour contrer les discours hégémoniques et intimidateurs. Aussi sombre que puisse être la décennie 2020, elle nous force à reconstruire les bases d’une nouvelle justice planétaire. Elle nous force à trouver les points d’ancrage (environnement, égalité) autour desquels les États pourront s’entendre. Là réside la véritable approche sécuritaire.






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