Je dois l’avouer : lorsque je suis arrivé à l’assemblée générale annuelle de Culture Mauricie, il s’agissait d’une assemblée comme tant d’autres: quelques bilans, quelques chiffres, des projets à venir. Puis, à un certain moment, trois artistes ont été invités à prendre la parole pour porter un message commun.
C’est là que j’ai compris que le sujet de la journée n’était pas seulement la culture, mais les personnes qui la créent.
Derrière les spectacles, les livres, les films, les expositions et les festivals qui animent nos villes, plusieurs artistes vivent une réalité que le public connaît peu. Une réalité faite de contrats irréguliers, de revenus imprévisibles et d’une absence de protections sociales comparables à celles dont bénéficie une grande partie de la population.
Petite parenthèse avant de poursuivre. Les trois porte-parole de cette déclaration étaient Guy Langevin, Anne-Marie Duquette et Alexandre Dostie. Lorsque je suis allé réaliser les entrevues après l’événement, Guy Langevin avait déjà quitté. À la blague, on m’a répondu qu’il était probablement reparti pour exactement les raisons dénoncées dans le manifeste : la course aux contrats, les horaires imprévisibles et la réalité du travail artistique. Même absent au moment des entrevues, il cautionnait la démarche ainsi que les messages portés par ses deux collègues.
J’ai donc pris quelques minutes pour discuter avec Anne-Marie Duquette, Alexandre Dostie ainsi qu’avec Éric Lord, directeur général de Culture Mauricie.
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Photo: David Leblanc
Alexandre Dostie
Cinéaste, poète et dramaturge
Pourquoi était-il important pour vous de porter ce message aujourd’hui?
« La cause, c’est la sécurité d’emploi pour les artistes, c’est le filet social pour les artistes. On sait que les artistes ont des métiers tout à fait atypiques. Ils vivent souvent une certaine précarité financière à cause de ça.
C’est des métiers qui ne sont pas de neuf à cinq. On travaille à temps plein, à temps partiel, salarié, pas salarié. On suit les contrats. Des fois il y a des trous, des fois il y a de meilleures périodes.
D’un point de vue survie, payer les factures, ça devient de plus en plus compliqué. »
Qu’est-ce que le public voit moins de votre réalité?
« Il y a beaucoup de notre travail qui est invisible. On prépare des spectacles, on développe des projets qui finalement ne fonctionneront pas pour différentes raisons. On met beaucoup de temps en recherche. Ces heures-là sont généralement pas payées.
Tout ça est un peu dans l’angle mort du public en général, du gouvernement, puis même parfois dans notre propre angle mort d’artistes.
On travaille tellement fort, c’est la passion puis la débrouillardise qui nous font survivre principalement. On a tellement de grosses journées que nos luttes, on n’a pas vraiment le temps de les porter. »
Est-ce qu’il y a actuellement un mouvement qui prend forme autour de ces enjeux?
« En ce moment, il y a comme un mouvement qui fait qu’on prend le temps de s’asseoir, de se rencontrer. Puis je pense qu’il y a un vrai désir de tout le milieu de mettre les efforts pour que ces causes-là soient discutées, soient portées par l’ensemble des artistes et qu’on trouve des solutions à cette précarité-là. »
Si on vous avait raconté tout ça avant de choisir cette carrière, auriez-vous hésité?
Alexandre Dostie sourit avant de répondre.
« Oui… mais en même temps, je n’ai jamais vraiment choisi.
Il n’y a rien qui incite les artistes à faire carrière là-dedans. Des fois ça a l’air bien beau de loin, mais quand tu te mets le nez là-dedans, même juste un an, tu te rends vite compte de ce que c’est réellement.
C’est difficile.
Mais en vrai, je n’ai pas choisi. Puis je sais que c’est le cas pour plusieurs de mes collègues aussi. »
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Photo: Gracieuseté
Anne-Marie Duquette
Autrice et directrice littéraire de la revue Le Sabord
Pourquoi avez-vous accepté de porter cette déclaration?
« Culture Mauricie me connaît parce que j’ai une pratique en littérature. J’ai gagné le prix Artiste de l’année en littérature en Mauricie en 2024 à la sortie de mon livre.
Ils m’ont demandé si ça me tentait de porter ce message-là parce qu’ils savent que je m’intéresse aux enjeux qui touchent les droits des artistes. »
Qu’est-ce qui vous touche particulièrement dans cette démarche?
« Honnêtement, ça va bien pour moi comparativement à plusieurs autres artistes.
J’ai la chance d’avoir un emploi salarié en culture comme directrice littéraire au Sabord. J’ai aussi une pratique d’autrice. J’ai reçu récemment une bourse d’écriture pour un projet.
Et malgré ça, je suis quand même dans une situation précaire.
Le système gouvernemental va reconnaître ces revenus pour l’imposition, mais ne les reconnaîtra pas nécessairement comme des acquis pour avoir accès à certains programmes sociaux.
Donc, ce filet social-là dont il est question aujourd’hui, c’est de reconnaître dans les systèmes fiscaux le travail des artistes. »
Pourquoi est-ce important de parler de cette réalité aujourd’hui?
« On est très fiers de nos festivals, de nos événements culturels et de leur rayonnement.
Mais comment sont rémunérées les personnes qui rendent tout ça possible? Comment on rémunère les gens qui participent? C’est quoi leur sécurité à eux?
À l’échelle de la province, on génère beaucoup de richesse grâce à la culture, mais on se soucie peu de la sécurité d’emploi, de la sécurité financière et même de la sécurité de santé des artistes derrière. »
Avez-vous un souhait pour la suite du mouvement?
« Que ça débloque rapidement.
J’ai l’impression que c’est le genre de dossier qui peut traîner longtemps. Là, il y a une volonté de changement.
J’ai confiance que si on est assez nombreux à porter le message, on va être entendus.
Il faut profiter de cet élan-là et continuer d’en parler. »
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Photo: Gracieuseté
Éric Lord
Directeur général de Culture Mauricie
Pourquoi avoir lancé cette démarche?
« On a fait le constat qu’au Québec, les artistes ne bénéficient d’aucun filet social.
Ils n’ont pas accès à l’assurance-emploi, n’ont pas de régime d’assurance, n’ont pas de régime de retraite.
On s’est rendu compte que les artistes ne bénéficiaient pas du filet social que l’on a développé pour l’ensemble des citoyennes et citoyens. »
Qu’espérez-vous obtenir?
« On organise cette grande démarche pour proposer des modèles à nos élus qui feraient en sorte que les artistes puissent bénéficier de l’assurance-emploi lorsqu’ils vivent des périodes sans contrat, d’avoir accès à des régimes de retraite et à une protection lorsqu’ils traversent des difficultés, des blessures ou des problèmes de santé.
On veut assurer qu’ils aient un minimum de sécurité et surtout qu’ils puissent bénéficier d’une retraite à la hauteur de la contribution qu’ils apportent à la société québécoise. »
Une réflexion qui dépasse le milieu culturel
En quittant la salle, je repensais à une phrase entendue au fil des discussions : la culture génère de la richesse, du tourisme, de la fierté collective et du rayonnement.
Pourtant, derrière chaque livre, chaque spectacle, chaque film ou chaque festival, il y a des femmes et des hommes qui vivent souvent sans les protections que plusieurs considèrent comme normales.
Le débat soulevé par Culture Mauricie ne concerne donc pas seulement les artistes.
Il pose une question beaucoup plus large : quelle valeur accordons-nous réellement à celles et ceux qui créent la culture que nous célébrons tous?
À entendre les témoignages recueillis lors de cette assemblée, une chose apparaît clairement : les artistes ne demandent pas un traitement de faveur. Ils demandent simplement que la réalité de leur travail soit reconnue et qu’un filet social adapté à leur profession leur permette de traverser les périodes plus difficiles avec la même dignité que les autres travailleuses et travailleurs du Québec.
La discussion est maintenant lancée. Reste à voir si elle trouvera un écho auprès des décideurs et décideuses qui auront le pouvoir de transformer cette réflexion en actions concrètes.







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