Magali Boisvert – Le Sabord – Culture – novembre 2021 

Alejandra Basañes est une artiste multidisciplinaire à la feuille de route impressionnante. Maintenant artiste auprès de l’Atelier Presse Papier à Trois-Rivières, Alejandra a commencé son parcours artistique en Argentine, où elle a enseigné l’art pendant près de 20 ans.

Elle a également reçu en 2019 le Prix Charles-Biddle du Ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration pour son engagement artistique personnel et professionnel dans la communauté.

En 2021, son œuvre Ces femmes qu’on tue, présentée à la Biennale internationale d’estampe contemporaine de Trois-Rivières, se mérite le prix Télé-Québec, dont elle est « très reconnaissante », d’autant plus que ce prix provient de sa terre d’adoption. Comme quoi, quand on adopte un territoire, parfois le territoire nous adopte en retour.

Une multiplicité de composantes

L’installation Ces femmes qu’on tue comprend trois parties principales ; d’abord, un assemblage d’une soixantaine de dessins lithographiques, qui sont basés sur des motifs liés aux brulures que peut causer un fer à repasser, lithographies qui ont été par la suite découpées et placées en forme triangulaire, sur un mur peint en noir.

Alejandra Basañes. Photo : Laurence Thériault

Il y a également une petite porte noire en bois au centre de ce mur de lithographies, qui, lorsqu’elle est ouverte, laisse s’abaisser une planche à repasser. Un dernier élément, mais non le moindre : sur la planche, trône un fer à repasser en verre sous lequel sont gravés les mêmes éléments formels rappelant ces brulures causées par le métal du fer chaud.

Si la forme que prennent les estampes découpées et assemblées au mur imitent le fer à repasser, elles ne sont pas sans évoquer une vulve, comme l’avait imaginé Alejandra Basañes lors de son idéation. « Si on va au-delà de la forme abstraite, moi je vois figurativement l’organe féminin. »

En ce qui a trait à son processus de création, l’artiste élabore son concept à partir de son ressenti, mais travaille en collaboration avec son conjoint Guillermo Raynié afin de concrétiser ses projets. Ce fut notamment le cas pour réaliser la reproduction de la planche à repasser et pour construire la porte de l’installation qui, lorsqu’elle est rabattue, referme sur eux-mêmes les éléments en trois dimensions de la pièce.

L’universalité de l’expérience féminine

Alejandra Basañes évoque dans cette œuvre la notion de multiplicité d’éléments rassemblés en un tout : « L’idée, c’est de représenter tout ce qui est femme dans une œuvre, pour que ce soit une unité, mais il y a plusieurs femmes dedans. » La multiplicité des brulures de fer à repasser n’est pas sans rappeler la douleur des femmes à travers le temps et le rôle ménager qui leur a été attribué — et auquel on continue de les assigner, encore aujourd’hui.

L’œuvre Ces femmes qu’on tue d’Alejandra Basañes est un un assemblage d’une soixantaine de dessins lithographiques, qui sont basés sur des motifs liés aux brulures que peut causer un fer à repasser. photo : Laurence Thériault

L’artiste s’est plusieurs fois fait demander si elle cherchait à parler de sa propre expérience à travers sa pièce, elle qui a une perspective à la fois québécoise et argentine : « C’est tout le monde qui a des histoires de famille, des actions quotidiennes que faisaient nos mères, nos grand-mères […] pour elles, c’était logique. Même ma mère, quand elle vient ici, elle regarde mon chum faire la vaisselle et elle dit : “Mais pourquoi ton chum fait la vaisselle ?” et je lui réponds : “Mais maman, il ne va pas perdre ses doigts !” »

L’artiste sent une grande solidarité entre toutes les femmes, peu importe leur origine ou leur situation, et elle ressent cet appel dans son art : « Mon œuvre, n’importe qui peut la lire, la comprendre, y réfléchir. On ne peut pas y rattacher un pays, parce qu’un fer à repasser, c’est universel. La servitude des femmes, elle est partout. »

Devant la violence faite aux femmes, en Argentine (où l’on compte un féminicide toutes les 31 heures[1]), au Québec ou partout ailleurs, prendre parole, pour Alejandra, devient nécessaire.

« Prendre parole, c’est important. Avant, on ne parlait pas. […] c’est vraiment douloureux. […] Imagine le nombre de femmes qui vivent des choses graves dont elles ne parlent pas encore. » À travers son œuvre, l’artiste tente de briser un silence et parler, avec une voix douce et un certain accent argentin, pour celles qui ne l’ont jamais pu.

 

[1] RFI, Féminicides en Argentine : les proches de victimes réclament des mesures fortes.

 

 

 

 

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