Chronique Alain Dumas

Depuis son entrée en fonction, Trump blâme le Canada d’être responsable du déficit commercial américain. D’où sa décision d’imposer des tarifs douaniers de 25 % sur les importations canadiennes, en plus d’un tarif additionnel de 25 % sur l’acier et l’aluminium. C’est le même Trump qui, dans son premier mandat (2016-2020), avait imposé la renégociation de l’ALENA (1994), qu’il qualifiait du « pire accord commercial de l’histoire », lequel a alors été remplacé par l’ACEUM (2020). [1] Or, en dépit de ce nouvel accord, le déficit commercial des États-Unis avec le Canada n’a cessé d’augmenter depuis 2020, à un rythme quatre fois plus élevé qu’au cours de la période antérieure (2013-2019), pour atteindre 221 milliards de dollars canadiens en 2023. [2]

Les relations commerciales Canada – États-Unis

Lors de sa conférence de presse du 7 janvier, le président est allé jusqu’à contester tout intérêt à importer du Canada, affirmant que « les États-Unis n’avaient besoin de rien de ce qui provient du Canada ». Pourtant, les faits contredisent cette affirmation. 

Les États-Unis sont de loin le principal partenaire commercial du Canada, étant donné que le Canada représente 63 % de leur commerce international. Leurs échanges sont évalués à 968 milliards de dollars canadiens, et les importations du Canada, qui se chiffrent à 440 milliards de dollars, en font, de tous les pays du monde, le plus grand acheteur des États-Unis.

La part du Canada dans le déficit commercial des États-Unis dans le monde est aussi très faible : elle représente à peine 5 % du déficit global des États-Unis. Et c’est sans compter l’important surplus des États-Unis avec le Canada dans le commerce des services (les services numériques, de streaming, de données, etc.), lequel compense largement le déficit américain dans le commerce des produits.

Notons enfin que le creusement du déficit commercial des États-Unis s’explique dans une large mesure par leurs besoins grandissants en gaz et en pétrole canadiens. Au cours des 10 dernières années, les exportations canadiennes d’hydrocarbures aux États-Unis sont passées de 109 milliards à 166 milliards de dollars canadiens. Sans les exportations canadiennes d’énergie, le déficit commercial des États-Unis avec le Canada ne serait que de 55 milliards de dollars canadiens, soit quatre fois moins que le déficit global de 221 milliards. 

Des chaînes de valeur imbriquées

Ces faits contredisent les propos du président Trump, qui montrent une mauvaise compréhension de l’intégration accrue des économies canadienne et américaine, caractérisée par l’interconnexion des étapes de fabrication d’un même produit des deux côtés de la frontière.

En effet, un examen attentif des exportations canadiennes vers les États-Unis montre que 76 % des produits canadiens qui traversent la frontière sont des composantes qui entrent dans la fabrication de produits de consommation américains. Dans le secteur de l’automobile, par exemple, la moitié des pièces d’un véhicule construit au Canada et exporté aux États-Unis sont produites aux États-Unis.  C’est pourquoi l’imbrication accrue des chaînes de valeur fausse l’interprétation du déficit commercial américain. Et c’est sans compter bon nombre de transactions des multinationales américaines qui sont enregistrées dans des paradis fiscaux, et donc non comptabilisés dans la balance commerciale américaine. 

L’impact des tarifs douaniers

Si ce portrait illustre la complémentarité des deux économies, il montre aussi que des tarifs douaniers viendraient perturber, voire déconstruire les chaînes de valeur nord-américaines. Cette guerre commerciale aurait donc des répercussions négatives sur notre économie.

Selon une étude de Desjardins [3], étant donné que les secteurs qui seraient les plus touchés par les tarifs américains représentent le quart du PIB québécois et 4 % de la main-d’œuvre, la guerre commerciale provoquerait une récession au Québec, avec la perte de 100 000 emplois qui ferait monter le taux de chômage de 5,6 % à 7 %. Du côté de l’inflation, la plupart des études prévoient que son taux pourrait doubler, ce qui plongerait l’économie canadienne dans une crise de stagflation, c’est-à-dire la hausse combinée du chômage et de l’inflation, le combo parfait pour une baisse du niveau de vie.

Un coup d’épée dans l’eau

Pour conclure, les tarifs douaniers pourraient s’avérer un coup d’épée dans l’eau pour au moins deux raisons. Étant donné que le dollar canadien est déjà faible et en baisse depuis quelques mois, les produits canadiens sont encore moins chers aux États-Unis, ce qui stimule nos exportations. D’autre part, comme les États-Unis ne disposent pas de capacités énergétiques suffisantes, ni de capacités de production dans l’acier et l’aluminium, les tarifs douaniers ne règleront en rien leur déficit commercial. À titre d’illustration, il faudrait construire 10 immenses barrages hydro-électriques aux États-Unis pour produire l’aluminium exporté par le Canada. Les tarifs américains risquent donc d’être un coup d’épée dans l’eau. 

Références
[1] ALENA : Accord de libre-échange nord-américaine. ACEUM : Accord Canada, États-Unis, Mexique.
[2] Statistique Canada, Commerce bilatéral de biens du Canada et des États-Unis, base douanière, Tableau 12-10-0005-01.
[3] Conflit commercial nord-américain, Études économiques Desjardins, 3 février 2025.

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