Pourquoi des milliers de personnes choisissent-elles, pour quelques heures, un week-end ou même plusieurs jours, d’endosser un costume et d’incarner un personnage ? Cette question était au cœur d’une table ronde réunissant Christiane Carrère, enseignante en anthropologie au collège Lionel-Groulx et participante au Duché de Bicolline depuis plus de 20 ans, Roxanne Lefebvre-Baril, étudiante au doctorat à l’UQTR et participante au Duché de Bicolline depuis 6 ans, et Didier Mercadal, artiste, entrepreneur et cosplayeur professionnel. Ensemble, ils ont exploré les multiples dimensions du cosplay (costumade) et des jeux de rôle grandeur nature (JGN), deux pratiques en pleine expansion.
D’où vient le désir de se costumer ?
Pour les panélistes, il n’existe pas une seule porte d’entrée vers l’univers du costume. Christiane Carrère rappelle que, bien souvent, l’initiation se fait grâce à un réseau social, à l’invitation par exemple d’un-e ami-e ou d’un-e membre de la famille ou parce que le conjoint ou la conjointe est déjà dans le milieu. Le jeu grandeur nature devient alors un espace d’exploration identitaire, où l’on peut « jouer quelqu’un que l’on n’est pas », expérimenter d’autres facettes de soi et sortir des rôles imposés par la vie quotidienne.
Pour ce qui est de la costumade, Didier Mercadal évoque plutôt l’influence durable des personnages de fiction. Superhéros, personnages de science-fiction ou du merveilleux (fantasy) marquent l’enfance et façonnent l’imaginaire collectif. Se costumer devient alors une manière de prolonger cet émerveillement et de rendre visible une passion profondément ancrée. Le costume devient alors la première traduction concrète d’un univers aimé, un langage visuel immédiatement reconnaissable.
Le costume comme outil de relation
Loin d’être un simple ornement, le costume remplit une fonction sociale centrale. Roxanne Lefebvre-Baril souligne que, dans les JGN comme à Bicolline, le vêtement agit comme un véritable déclencheur d’interactions. Plus un costume est cohérent avec le personnage incarné, plus il facilite l’intégration dans les sphères sociales, politiques ou économiques du jeu.
Le costume communique des intentions, des statuts et même des trajectoires narratives. Il permet aux autres joueurs et aux joueuses de savoir qui sont les autres avant même qu’un mot soit énoncé. Dans la costumade, cette fonction est tout aussi marquée : reconnaître un personnage, c’est déjà entrer en relation avec lui, partager un référent commun et, souvent, une émotion.
Bicolline, une microsociété en action
Le Duché de Bicolline, l’un des plus grands sites de jeu grandeur nature au Québec, apparaît comme une véritable microsociété. Les personnes participantes proviennent de tous les milieux, de toutes les catégories d’âge et de tous les horizons. Roxanne Lefebvre-Baril insiste sur la richesse culturelle du lieu : organisation politique, échanges économiques, hiérarchies symboliques et réseaux d’alliances s’y construisent progressivement.
Christiane Carrère propose une lecture anthropologique de cette dynamique. Selon elle, Bicolline fonctionne comme un espace rituel : on quitte temporairement le monde ordinaire, on entre dans une phase « liminaire » où d’autres règles s’appliquent, puis on revient à la réalité quotidienne. Cette immersion collective permet de recréer du sens, de l’appartenance et parfois un sentiment de pouvoir symbolique qui est absent dans la vie courante.
La responsabilité des cosplayeurs
Lorsque le costume sort du cadre du jeu pour aller à la rencontre du grand public, notamment des enfants, la responsabilité du cosplayeur devient cruciale. Didier Mercadal insiste sur l’importance de « tenir le personnage ». Un costume de Superman, d’Elsa ou d’Iron Man n’est pas perçu comme un simple déguisement, il incarne des valeurs, des comportements et des attentes précises.
Briser l’illusion, même brièvement, peut rompre la magie, surtout auprès des enfants. Les participants et participantes à la costumade deviennent alors, volontairement ou non, des personnes médiatrices de l’imaginaire collectif. Cette responsabilité s’étend au langage, à l’attitude et à la cohérence du personnage, surtout lorsque celui-ci est destiné à un jeune public, pour qui la frontière entre fiction et réalité s’avère encore poreuse.
Créer et habiter son propre contexte
Contrairement aux JGN, où le décor soutient l’immersion, la costumade impose souvent de créer un contexte à partir de presque rien. Dans un parc, une fête de quartier ou un centre communautaire, le personnage doit exister sans château, sans vaisseau spatial ni mise en scène élaborée.
Comme le souligne Didier Mercadal, tout repose alors sur le corps, la posture, la gestuelle et l’interaction avec le public. La personne qui se costume génère elle-même l’atmosphère et invite les autres à y croire, ne serait-ce que quelques secondes. Ce moment partagé, bref mais intense, suffit parfois à raviver un souvenir d’enfance ou à créer une émotion durable.
À travers la costumade et les jeux grandeur nature se dessine ainsi un même désir, celui de vivre collectivement une réalité autre. Une réalité où l’imaginaire devient un espace de rencontre, d’expérimentation et de signification.







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