Par Frédérique Côté, intervenante psychosociale, CALACS de Trois-Rivières
Depuis le 20 février 2009, la Journée internationale de la justice sociale est célébrée à travers le monde. Cette journée vise à mettre en lumière des enjeux collectifs majeurs, tels que la pauvreté, la violence et la discrimination, profondément ancrées dans une culture marquée par l’individualisme. Elle rappelle ainsi l’importance de la solidarité et du filet social comme leviers essentiels pour réduire les inégalités et améliorer les conditions de vie à l’échelle internationale. À une échelle plus locale, le Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) de Trois-Rivières incarne concrètement ces principes.
Le CALACS, un organisme communautaire composé de femmes, lutte contre les agressions sexuelles commises envers les femmes et accompagne les victimes dans une démarche volontaire. Dans ce contexte, des entrevues ont été menées auprès des intervenantes du CALACS de Trois-Rivières. Celles-ci ont permis d’ouvrir un espace de réflexion sur la signification de la justice sociale et sur la manière dont elle se traduit au quotidien.
Tout d’abord, plusieurs en sont venues à la conclusion que la justice sociale se rapporte à la recherche d’une égalité réelle entre les personnes. Cette égalité est indépendante de l’identité, du parcours ou du milieu de vie des individus. En effet, elle est souhaitée, puisqu’il s’agit d’un droit. Par ailleurs, la justice sociale ne se limite pas à la reconnaissance des droits, mais implique aussi un accès à diverses ressources essentielles afin que toutes et tous puissent s’épanouir et répondre à leurs propres besoins. Dans cet ordre d’idée, les intervenantes ont relevé que les systèmes en place, qui influencent nos conditions de vie, ne tiennent pas toujours compte des réalités individuelles et collectives qui sont multiples. Cela désavantage certains groupes et alimente les inégalités dans notre collectivité.
C’est pour cette raison que, pour les intervenantes, la vision de la justice sociale s’ancre dans une lecture intersectionnelle des inégalités. Elles soulignent que plusieurs lois, services et institutions sont conçus selon des normes qui occultent certaines expériences et laissent peu de place à la diversité des vécus. Dans une optique de justice sociale, la reconnaissance de cette complexité devient essentielle pour éviter la reproduction inconsciente des exclusions. Une adaptation constante des pratiques et une remise en question des structures s’avèrent donc nécessaires.
Au quotidien, le CALACS de Trois-Rivières traduit cette valeur à travers l’aide directe, la prévention et la sensibilisation, la défense des droits ainsi que l’engagement collectif. Par ces actions, les intervenantes veillent à adapter leur approche aux réalités qui sont propres aux personnes accompagnées. Elles soulignent notamment l’importance de dépasser les « trous de service » et de rompre avec la logique du « Ce n’est pas mon mandat » qui fragmente les parcours d’aide et accentue la vulnérabilité des personnes. La justice sociale s’incarne ainsi dans une responsabilité partagée entre les organismes, les institutions et l’ensemble de la société.
La défense des droits occupe une place centrale dans cette approche. Revendiquer l’accès aux ressources essentielles, dénoncer les discriminations et travailler à éveiller les consciences face aux injustices font partie intégrante du rôle du CALACS. Pour les intervenantes, ces actions ne relèvent pas uniquement du militantisme, mais sont indissociables de l’accompagnement offert aux victimes. Elles permettent de remettre en question des systèmes qui, trop souvent, reproduisent l’isolement, la stigmatisation et le silence entourant les agressions à caractère sexuel.
Les intervenantes se sont aussi entendues sur l’existence d’une relation entre la problématique des agressions sexuelles et les inégalités structurelles. En effet, la violence sexuelle constitue une prise de pouvoir qui s’inscrit dans des rapports sociaux marqués par des déséquilibres. Ainsi, les personnes les plus défavorisées sont à la fois plus à risque de subir des agressions et moins outillées pour se défendre face aux auteurs des violences. Par exemple, ces personnes sont confrontées à l’absence ou à la difficulté d’accès à l’hébergement, aux soins de santé, au soutien financier et aux recours juridiques. Cela a pour conséquence d’accentuer leur détresse et de ralentir leur processus de guérison. Dans ce contexte, la justice sociale apparaît comme une condition essentielle au mieux-être des personnes. Les inégalités vécues à la suite d’une agression ne se limitent pas à un moment précis ; elles s’accumulent et multiplient les impacts sur la santé, la sécurité et la stabilité des victimes. En travaillant à réduire ces inégalités, le CALACS contribue à créer des conditions plus favorables à la reconnaissance, à la réparation et à la reprise de pouvoir.
Malgré ces efforts pour encourager la justice sociale, les intervenantes perçoivent que de nombreux enjeux demeurent. La culture de l’individualisme et de la performance fragilise la solidarité et le sentiment de responsabilité collective. La polarisation et l’effritement du sentiment de justice sociale compliquent également la mise en place de solutions durables. Pour y répondre, elles identifient l’éducation, la conscientisation et la remise en question des systèmes comme des leviers essentiels.
Améliorer la justice sociale passe enfin par un renforcement du filet social et par une meilleure coordination des services. Mettre de l’avant l’intersectionnalité, éviter le travail en silo et écouter les besoins réels de la population semblent être des pistes incontournables pour empêcher que certaines personnes ne soient laissées pour compte. Pour les intervenantes du CALACS, la justice sociale demeure ainsi un travail collectif, en constante évolution, qui exige à la fois cohérence, solidarité et volonté de transformation.






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